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Elections en France : quelle place pour l’Afrique ?

30 avril 2012

Elections en France : quelle place pour l’Afrique ?

Ni l’Afrique, ni la politique étrangère, n’est un enjeu des élections françaises de 2012. Les media français aidés en cela par le développement de la presse africaine ont progressé dans le traitement des informations liées à ce continent auparavant maltraité. Les partis politiques et les électeurs semblent, eux, se concentrer sur la dimension nationale et européenne. La crise financière de 2008 a modifié le paysage politique français en déplaçant les centres d’intérêts : les électeurs sont plus nombreux inquiets pour leur avenir économique, et les élus en reflétant ces centres d’intérêts, oublient la dimension internationale, et le Sud. Le parlement français, issu d’élections locales, concentrées sur des enjeux locaux, accentue encore cet effacement. L’actualité importante  et les mutations géopolitiques, imposent cependant aux partis politiques de s’occuper de la politique extérieure pour montrer leur capacité à gouverner et à gérer des questions qui, si elles étaient abandonnées, conduiraient à des catastrophes. Des personnalités s’impliquent mais sont peu nombreuses. Alors que les élus peinent à s’emparer des dossiers, depuis fin 2010, les enjeux refont surface régulièrement et interpellent sur les activités de l’état français, et, indirectement les responsabilités des parlementaires. Le fonctionnement des institutions, en particulier dans le partage des pouvoirs, est en cause. Pourtant, pendant la campagne, les candidats à la présidentielle se valorisent à l’international de manière superficielle. Les enjeux existent donc sans être mis en valeur par les élections.

La politique française associée à la scandaleuse Françafrique, politique incongrue, a commencé à jouer contre les intérêts français. Le 14 juillet 2010, le pitoyable défilé des dictateurs africains accompagnés de leurs armées criminelles sur les Champs Elysées à Paris symbolisait cette obsolescence historique et cette absence de vision conduisant à une impasse. La menace grandissante des scandales dans la coopération avec les dictatures, effleurés en Tunisie, puis les guerres en Côte-d’Ivoire et en Libye, et les débuts de révolutions en Afrique du Nord, ont accéléré une modernisation et une normalisation partielles de la politique française en la réorientant vers des apparences et des principes plus présentables. Alain Juppé, dont l’intelligence et la connaissance des dossiers sont reconnues même par ses adversaires, a réussi à symboliser rapidement une reprise en main étatique ferme sur ce qui s’apparentait à un champ de ruine politique. Dans le même temps, cette politique, également critiquable, est devenue plus conforme à des exigences européennes et internationales selon l’ONU, et plus proche en esprit des méthodes atlantistes de gestion des crises internationales. La pression des évolutions géopolitiques est sans rapport avec le calendrier électoral, mais le contexte électoral favorise de nouveau calculs, et le rythme des propositions augmente. Des pressions font de l’effet et quelques partis ou candidats proposent solutions nouvelles et approches plus pertinentes, qui devraient aider une évolution progressive les années suivantes.

Nicolas Sarkozy a eu une côte de popularité très basse pendant tout son quinquennat. Lui, qui a un tempérament de gagneur, a semblé partir perdant pour 2012. Beaucoup et même certains milieux d’affaires ont anticipé une alternance. Malgré le doute sur les sondages, il a donc été impossible d’échapper à la logique découlant des points d’avance du candidat socialiste. A l’automne, le Parti Socialiste négociait un accord de gouvernement avec Europe Ecologie les Verts, parti qui s’était imposé comme son allié sûr dans les élections précédentes. Des accords existent entre écologistes et socialistes pour diriger mairies, département, régions. Les élections européennes et sénatoriales ont confirmé la force de cette alliance. Les derniers mois de campagne ont en partie changé la donne: la candidate écologiste, Eva Joly, est donnée par les sondages en très net recul alors que le candidat du Front de Gauche regroupant Parti Communiste et Parti de Gauche, Jean-Luc Mélenchon, fait une percée, sans que cela ne change les pronostics sur le second tour. C’est aussi ce contexte qui détermine en ce moment la manière dont la politique française en Afrique pourrait être ré-envisagée en cas d’alternance. Le Modem a peu de poids dans le débat, le Front National démagogue par essence et isolé dans son extrémisme n’en a guère plus, malgré tout ce que représentante son existence : des relents racistes qui sont fortement ancrés dans la population française. Si Alain Juppé a imposé sa présence internationalement, son parti et ses députés sont restés à l’image du passé, entre inertie et langue de bois, deux ingrédients nécessaires à l’absolution tacite de l’exécutif. Les députés sont restés passifs et soumis à la volonté présidentielle, elle-même très absorbée dans les dysfonctionnements liés à la Françafrique et au système néocolonial.

Entre 1997 et 2010, les députés socialistes, pour la plupart, se sont contraints à rester dans cette même posture silencieuse, traumatisés par le second septennat mitterrandien, marqués par les affaires, et finalement la complicité dans le génocide des Tutsis du Rwanda, le paroxysme de la Françafrique. Petit à petit, quelques-uns d’entre eux se sont impliqués contre les dictatures, par exemple pour le Tchad ou le Togo, mais sans dénoncer radicalement une collaboration systémique avec l’ensemble des dictatures. Ce traumatisme de l’époque mitterrandienne, sans doute aussi lié aux traces inconscientes de positions colonialistes séculaires, a conduit ce parti à s’éloigner des questions de politiques étrangères, et à perdre des compétences. Le manque de compétence y semble maintenant une difficulté majeure pour pouvoir aborder les questions africaines sainement. Qui aurait la carrure pour le poste de ministre des affaires étrangères ? Personne ne peut le dire. La mise en exergue en Tunisie et en Libye de la coopération française avec des régimes dictatoriaux, a imposé une remise en cause interne et sans doute à un rajeunissement des équipes. Le PS semble  plus concerné par l’Afrique du Nord pour des raisons de participation interne de personnes d’origine maghrébine. Sans cela, François Hollande se serait par défaut appuyer sur d’anciens ministres, tels Laurent Fabius ou Ségolène Royale, qui ne semblent pas aptes à sortir des carcans du mitterrandisme africain : le premier est allé récemment rencontrer béatement Ali Bongo, et la seconde est allée applaudir Blaise Compaoré. Un conflit s’esquisse entre réformateurs et conservateurs à l’intérieur du PS sur les questions de politiques étrangères. Kofi Yamgnane, fort de son échec togolais, semble avoir au PS une position délicate, dans le rôle de lanceur d’alerte contre les dictatures. Si la démocratisation est maintenant soutenue, comme le montre quelques communiqués depuis 2011, d’autres sujets restent tabous. En particulier, le plus sensible, celui de l’armée française en Afrique pose le plus de problème au PS. Par défaut, il est considéré comme irresponsable de vouloir toucher à la « grande muette ». Des scandales aussi importants que la complicité française dans le génocide des Tutsis du Rwanda, restent donc en suspens, alors qu’ils émergent juridiquement. La question de l’anti-terrorisme au Sahel, qui pourrait correspondre à une revalorisation d’une armée honteuse de sa collaboration avec les dictateurs, risque d’être traitée au dépend de l’intérêt des peuples africains. Le PS français semble paradoxalement assez incapable de penser l’Afrique tout en étant aussi ouvert à une évolution progressiste. Si le courage politique n’est pas son fort, il pourrait néanmoins faciliter le travail de ceux qui auront, eux, le courage de lutter. Les démocrates et défenseurs de l’état de droit africains devront donc insister.

La Françafrique a impliqué beaucoup d’acteurs des partis de gouvernement à droite et au PS. En cas d’alternance politique, un mystère plane sur le rôle des alliés possibles du PS et des autres partis plus à gauche. Les partis qui n’ont pas connu l’enferment du PS dans les compromis pour préserver l’impunité de personnalités impliquées, ont plus de facilité à travailler sur les questions africaines, à acquérir des compétences internes, ou à nouer des contacts dans les différents pays. Les prises de positions des partis qui ont des commissions internationales ou dédiées à l’Afrique actives, sont donc plus proches des réalités africaines, ce qui permet l’émergence de revendications sérieuses, malgré parfois des divergences dans les analyses, comme sur élections et la guerre de 2011 en Côte-d’Ivoire. Un des perdants de la bataille électorale devrait être le Nouveau Parti Anticapitaliste et ce parti a une bonne connaissance de l’Afrique lié à son passé anticolonialiste. L’autre parti ayant des compétences fortes en politique africaine parce qu’engagé contre le néocolonialisme est le Parti Communiste. En déclin depuis 1990, il se retrouve vivifié par son alliance avec le Parti de Gauche, dans le Front de Gauche, puisque Mélenchon est très brillant en campagne. Cette alliance a, plus que tout autre parti, la capacité de se renforcer intellectuellement en écoutant des associations spécialistes dans des causes politiques. Le Front de Gauche a finalement été le seul à publier un programme de revendications détaillé sur l’Afrique pour les élections[1]. Europe Ecologie les Verts a également de bonnes compétences sur l’Afrique, issues aussi des luttes contre le « colonialisme », associé à une vision écologique planétaire sensible aux questions de ressources naturelles et d’énergie. Ces partis écologistes ou de gauche, sont tous très sensibles à la question des élections en Afrique, des luttes sociales et politiques, et prennent maintenant régulièrement des positions fermes très éloignées d’une langue de bois diplomatique. Certains députés de ces partis ont participé à des débats houleux à l’Assemblée Nationale où ils se sont vainement confrontés à l’incurie et à la mauvaise foi de la majorité, même si à partir des débats sur la Tunisie, les discours y sont devenus plus sérieux. Le parlement européen, où les écologistes français sont très actifs, qui regroupe des élus de pays qui ont connu la répression dictatoriale à l’Est ou des pays de mentalité rigoristes au Nord, est très en avance dans un travail de construction théorique d’une politique de démocratisation et développement au Sud. Un enjeu pour les partis de gauche minoritaires français serait d’arriver à mobiliser dans une prochaine législature, bien plus d’élus. Combien en auront-ils? Des points communs existent a minima avec le PS, et, quelques soient les incertitudes, le parlement et le sénat français pourraient probablement tout de même retrouver une plus grande place dans la définition et le contrôle de la politique africaine française. La question de la qualité de la démocratie concerne la France comme l’Afrique.

Régis Marzin

Article écrit pour le journal Tribune d’Afrique (Togo, Bénin, …), 8 avril 2012

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