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Le bilan de la politique africaine de Sarkozy

30 avril 2012

Le bilan de la politique africaine de Sarkozy

En France en 2012, le président ne sera pas élu pour son rôle international. Avant 2007 déjà, Sarkozy avait construit sa stratégie de conquête de pouvoir sur son rôle de ministre de l’intérieur, avec seulement quelques ponts vers des questions extérieures. Les années Chirac étaient marquées par de multiples affaires, en France mais aussi en Françafrique, et les conflits entre son clan et celui de Chirac, incarné ensuite par Dominique de Villepin. Sarkozy et son parti, l’Union pour la Majorité Présidentielle, avaient à se démarquer d’un climat de scandales menaçants, et les risques dans le domaine de la politique africaine étaient nombreux. Il a réussi l’opération rare de nommer un ministre auparavant à gauche, Bernard Kouchner aux Affaires Etrangères et Européennes. Concernant l’Afrique, les spécialistes de l’implication française dans le génocide des Tutsi au Rwanda ont pu alors faire l’hypothèse que Bernard Kouchner pouvait être là parce qu’il était l’unique personnalité capable de trouver une solution diplomatique face à l’imminence d’un conflit avec le Rwanda. Ce pays était alors en mesure de porter plainte contre la France pour les actes de collaboration avec les génocidaires à la Cour Internationale de Justice. Bernard Kouchner était un chantre de l’ingérence humanitaire, assez éloigné des logiques militaires, ainsi renvoyées à la responsabilité présidentielle. Il s’intéressait en priorité au Soudan, au Rwanda, aux Grands Lacs.

Le quinquennat a commencé par l’acte manqué du discours de Dakar : la volonté affairiste ne s’embarrasserait pas de mépris, les services de l’état et le président de la République se rabaissaient déjà dans le rôle de représentant de commerce des multinationales françaises, l’ami du président, Bolloré en tête de file. Les anciens réseaux de la Françafrique type Chirac, Pasqua, Mitterrand étant devenus très peu opérants, des émissaires tels que Robert Bourgi se sont mis à représenter cette Françafrique en mutation, affaiblie par son apogée criminelle des années 90, les concurrences, et par les premiers pas de la justice internationale. Sarkozy à l’époque de son ministre de la coopération, Jean-Marie Bockel, tentait s’insuffler son style, moins soupçonnable d’accointances criminelles. Il a lâché un peu de lest sur certains dossiers par exemple en acceptant le déblocage de l’épineuse enquête sur l’assassinat du juge Borrel à Djibouti, impliquant le président djiboutien Omar Guelleh. Mais rapidement, la continuité des méthodes l’a emporté. Au Tchad, l’intervention militaire française pour sauver le dictateur sanguinaire Idriss Déby début 2008 a montré que l’état français restait présent et sans scrupule, pour soutenir ses amis. En mars 2008, Sarkozy a obéit à Omar Bongo en limogeant son ministre Jean-Marie Bockel, qui avait trop parlé d’en finir avec la Françafrique. Le patriarche, possesseur de secret de famille, était surtout en colère parce que la télévision publique, France 2, avait filmé une de ses propriétés parisiennes à l’invitation de l’association Survie travaillant alors avec le Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement sur les Biens Mal Acquis des Bongo, N’Guesso et Obiang. Le grain de sel des associations et cette affaire des BMA ont marqué tout le quinquennat. La politique du puissant état né de l’empire, fragilisé par un potentiel de scandales, a pu sembler être à la portée de quelques activistes. L’arrivée de Joyandet au ministère de la Coopération a accentué la vision de l’Afrique comme marché pour les entreprises, une vision politiquement pauvre, mais aussi peut-être ‘par défaut’.

Entre 2007 et 2009, Sarkozy ne se sentait aucunement menacé dans son soutien à peine caché à la dizaine de dictateurs ‘amis de la France’ des anciennes colonies, soutien jugé nécessaire sans enthousiasme. Les français depuis quelques années connaissaient mieux la Françafrique, les media progressaient un peu mais rien ne changeait vraiment. Alors que la coopération militaire commençait à se doter d’un volet policier de plus en plus conséquent, la diplomatie française pratiquait une « politique de stabilité » qui était de fait une « politique de stabilité des dictatures ». On parlait de développement durable avec les dictateurs durables. Certaines politiques ont commencé à progresser en particulier la politique agricole. En 2009, le pouvoir en France n’a pas lésiné dans les soutiens, quand les élections présidentielles se succédaient, en appuyant directement ou indirectement les dictateurs cherchant une caution dans des élections truquées, en Mauritanie, au Congo-Brazzaville, au Gabon, en Tunisie. L’arnaque du faux multipartisme des années 90 s’amplifiait. Malgré, cela, la diversité s’est installée dans la relation entre la France et l’Afrique : d’autres pays influencent, plusieurs anciennes colonies ont pris de l’autonomie. Des situations plus complexes et diverses se sont construites, la démocratisation peine à avancer mais les résistances africaines s’organisent. L’arrivée d’Obama en 2008 a commencé à changer la donne, et pour que l’effet touche aussi la relation entre la France et l’Afrique, il aura fallu attendre que la France entre d’abord dans le rang atlantiste, que la diplomatie américaine trouve ses marques comme en RDC, auprès de l’ONU. Les conséquences se feront sentir ensuite. La Commission Européenne noyauté par des experts français suivait alors bien les consignes françaises en esprit. Elle organisait des Missions d’Observations Electorales bidon, et le paroxysme de la supercherie a eu lieu en 2010 au Togo, quand Louis Michel est venu valider le scrutin truqué, dans un cas rare d’équilibre unique entre dictateur et opposition, brisant un espoir pour toute l’Afrique. Cependant, côté français, l’élection présidentielle togolaise était une élection truquée de trop, suite aux soutiens trop visibles en 2009. Les journalistes français, informés par les associations appuyées par quelques partis anticolonialistes, commençaient à comprendre, le rôle pervers de l’état français dans les « mascarades ».

En parallèle, Bernard Kouchner a réussi sa mission d’arriver à un compromis entre France et Rwanda qui soit présenté comme un épilogue. Sarkozy est allé au Rwanda en Février 2010, et Kagame est venu en France en septembre 2011. Les génocidaires en France sont prévus d’être jugés mais les impunités des décideurs politiques et militaires ont été consolidées, en France et au Rwanda suite à la guerre de RDC, alors que les forces s’épuisent dans le camp des personnes qui recherchent Vérité et Justice. Malgré ce point essentiel présenté comme une victoire, en 2010, la politique française était un champ de ruine politique : menace de perte d’influence, colères des populations africaines, résistances européennes et américaines à poursuivre. En juillet 2010, pendant le cinquantenaire des indépendances, le défilé militaire des armées africaines, incluant quelques criminels notoires, est apparu comme le symbole d’une politique obsolète et sans créativité : le ridicule ne tue pas. Les media arrêtaient de suivre bêtement le pouvoir français. Wikileaks montrait qu’un peu de transparence dans la diplomatie internationale ne ferait de mal à personne. Fin 2010, le documentaire Françafrique, qui évoque surtout la Françafrique du pétrole, en négligeant les aspects militaires, a connu un grand succès.

L’élection présidentielle en Côte-d’Ivoire fin 2010 a donné le signal d’une reprise en main de la politique française en Afrique menée par Alain Juppé, nouveau ministre des Affaires Etrangères et Européennes. Celui-ci était déjà ministre à ce poste en 1994, pendant le génocide au Rwanda, et, il reste extrêmement sensible aux critiques sur ce point. Sa politique montre un effort pour coordonner une diplomatie et l’emploi de force militaire de manière cohérente et rationnelle, alors qu’au Rwanda, l’incohérence du commandement en pleine cohabitation entre président malade et gouvernement en 1994 avait traumatisé armée et politiciens impliqués. Le gouvernement français et le président ont joué d’une pierre deux coups en Côte-d’Ivoire : associer une victoire militaire avec une bataille médiatique pour montrer, qu’enfin, il y avait adhésion au principe de soutien à la démocratie. Au-delà des actes très contestables, la communication essayait de dissocier le lien armée française et dictature pour essayer de le remplacer par le lien armée française et démocratie. Le scandale de la coopération militaire et policière en Tunisie est venu ternir, de nouveau début 2011, l’image française, et, la ministre de la défense Michèle Alliot-Marie, complètement dépassée, a servi de fusible. L’exécutif français a, dès lors, cherché à redorer son blason et il a trouvé sur le terrain libyen l’occasion rêvée de montrer que sa politique suivait en apparence une nouvelle direction. Pourtant quelques mois avant la surveillance d’internet en Libye par la société française Amésys se faisait en lien avec les services secrets français. Le début des révolutions en Afrique du Nord, avec l’Egypte, puis au Moyen-Orient, en Syrie, a permis globalement à la politique française de se réorienter dans une direction temporairement comprise et acceptée par une majorité de français. Responsabilité de protéger, démocratie, indépendance des institutions africaines sont maintenant soutenues et utilisés à bon escient. La modernisation de la politique française ne pouvait d’ailleurs pas attendre : mi-2011, le parlement européen avait critiqué la Commission Européenne qui ensuite a commencé à s’éloigner de la politique française. Le vieillissement était patent. Le parlement français est, lui, resté absent et irresponsable jusqu’à la fin de la législature. Au printemps 2012, la gestion de la situation confuse avec le putsch et la guerre au Mali signale qu’en moins d’un an et demi, la politique française s’est renouvelée, pour se justifier internationalement, sortir de plusieurs impasses, tout en étant capable de profiter des avantages pour elle-même des beaux restes du système néocolonial. Les dictatures ‘amies de la France’ sont toujours là, souvent solides, en particulier, au Tchad, au Congo Brazzaville, au Cameroun, au Gabon, en Centrafrique, avec les discrets coopérants français.

La moralisation de vie politique française dans son versant africain est loin d’être atteinte malgré les progrès récents qui étaient indispensables pour que l’édifice ne s’écroule pas. Par la suite, la prochaine présidence française ne pourra pas ne pas mener à des progrès tangibles, qui seront d’autant plus solides que les démocrates africains arriveront à construire des stratégies pour profiter des opportunités offertes par les mutations de la politique française, et envisager des constructions structurelles régionales et continentales au-delà des enjeux nationaux.

Régis Marzin

Article écrit pour le journal Tribune d’Afrique (Togo, Bénin, …), 8 avril 2012

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