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Deux ans après la révolution au Burkina Faso, que deviennent les mouvements citoyens en Afrique ?

28 novembre 2016

Deux ans après la révolution au Burkina Faso, que deviennent les mouvements citoyens ?

21 et 22 novembre 2016 à Sciences Po à Paris :  art et citoyenneté en Afrique

161121spocerirue_017rmarzinVoir plus de photos sur le blog regismarzin.blogspot.fr

Le Centre de recherches internationales (Céri) de Sciences Po Paris a organisé les 21 et 22 novembre un colloque « Politique de la rue : mobilisations citoyennes, violence et démocratie en Afrique ». Les organisateurs principaux et responsables scientifiques sont Richard Banégas du Céri et Thomas Fouquet du laboratoire Cnrs Imaf. L’événement intégré dans le festival Africolor contient les conférences à Sciences Po et un concert. Le texte de présentation précise que « ce colloque clôt le programme de recherche du Joint African Studies Program (JASP) entre l’Université Columbia, la Sorbonne et Sciences Po sur « Les arts de la citoyenneté en Afrique », par un « débat entre chercheurs, artistes et activistes de la société civile sur la « politique de la rue » et les défis de la citoyenneté ».

 Le contexte politique du colloque et son cadre institutionnel de l’événement

La présentation du colloque évoque la période après « le début des années 2010 », un « écho aux printemps arabes », « les régimes autocratiques », les « nouveaux mouvements citoyens »,  « la manière de mobiliser les foules, par la musique », « l’activisme », « une méfiance vis-à-vis des vieux systèmes de partis », la « vigilance civique », « le respect de la constitution, du nombre de mandats et du calendrier électoral ».

Le pays qui correspond le mieux à toutes ces idées est le Burkina Faso dans lequel le mouvement Balai citoyen a mené campagne, alors que la phase de lutte pour le respect des constitutions avait déjà commencé en 2011 au Sénégal. Après la révolution de fin 2014, la question qui se posait dans le reste de l’Afrique était de savoir s’il y aurait un modèle burkinabé ou au moins une reprise des méthodes de luttes dans d’autres pays en particulier dans les 4 pays confrontés aux projets de réforme des constitutions pour supprimer les limitations à deux mandats : le Burundi en 2015, le Rwanda en 2015, le Congo Brazzaville en 2015-2016, la RDC entre 2014 et 2017.

Fin 2016, la question du respect des constitutions se pose beaucoup moins. En RDC, l’hypothèse d’un coup de force de Kabila contre la limitation à deux  mandats est devenue moins probable, étant donné le contrôle exercé de l’extérieur pour éviter une catastrophe. Le Joint African Studies Program (JASP) se termine comme le cycle de la lutte pour le respect des constitutions se termine. On est passé début 2016 à l’année du pic du nombre d’élections : 14 présidentielles et 10 législatives en 2016 (et 1 président élu par un parlement). Après les 4 coups d’états électoraux, les élections au résultat inversé, au Congo B, au Tchad, à Djibouti, au Gabon, et les mascarades en Ouganda et en Guinée Equatoriale.

L’année 2016 se termine avec un bilan catastrophique qui montre que la victoire démocratique au Burkina Faso n’a pas changé la donne dans le reste de l’Afrique. Maintenant, les mouvements citoyens qui débutent savent que l’histoire ne s’inspire pas d’un modèle. La suite pouvait être surtout en Afrique centrale et dans les Grands lacs, là où les dictatures étaient à un niveau élevé, et surtout bien plus violentes que chez Blaise Compaoré au pays de Sankara. Une impulsion a bien été donnée, elle a eu des effets bénéfiques mais la suite a divergé. Au Rwanda, rien n’a changé. La crise des constitutions a laissé le Burundi dans une situation pire qu’elle ne l’était. Au Congo Brazzaville, au Cameroun et en Guinée Equatoriale, tout est gelé et la liberté d’expression est restée nulle. Au Gabon, la stratégie des partis politiques l’a emporté. La Centrafrique sort de guerre avec un Etat failli et le seul pouvoir démocratiquement légitime d’Afrique centrale. Il ne reste en suspens que le Congo Kinshasa, tandis qu’au Gabon, Ali Bongo est si affaibli que sa survie à plus long terme est loin d’être garantie.

La méthode de lutte soutenue par une mobilisation artistique devait être reprise au Congo Kinshasa par le mouvement Filimbi, et le test s’est arrêté brutalement dès son démarrage le 15 mars 2015. Dans toute l’Afrique centrale, des artistes continuent de se battre, mais il ne s’agit plus sans doute d’une attente de résultat rapide. A l’heure du bilan de la méthode, il est possible de prendre du recul, de réfléchir à l’ensemble des données, de voir la complexité. Par exemple, il est possible de comparer l’Afrique centrale et les dernières dictatures d’Afrique de l’Ouest, le Togo, la Gambie, la Mauritanie et la Côte d’Ivoire où s’est installée une forme de dictature de sortie de guerre moins durable.

La tension ne peut qu’augmenter en Afrique centrale entre les populations et les dictateurs parce que les élections fraudées s’accumulent depuis 1990, parce que la compréhension des fraudes et inversions de résultat augmente, parce que certains pays connaissent des crises budgétaires en raison du prix très bas du pétrole, et qu’une nouvelle génération plus éduquée et informée pourrait être moins passive que les précédentes.

Dans les années à venir, les mouvements de citoyens mobilisant la jeunesse auront un rôle à jouer si des pays commencent à se ‘démocratiser’ en dehors des processus électoraux, si la liberté d’expression augmente en préalable au départ d’un dictateur. La période qui s’ouvre après l’année des quatre coups d’Etat électoraux en Afrique francophone est peut-être aussi imprévisible que la politique internationale du nouveau président américain, « une période d’incertitudes » pourrait dire François Hollande. Dans ce contexte, les débats, les échanges, la création de réseaux informels, les rencontres régulières sont utiles pour fédérer des énergies, pour protéger des acteurs de la répression.

La communication des chercheurs de Sciences Po Paris rentre dans un cadre institutionnel par certains aspects et est originale par d’autres. L’école propose un changement d’angle de vue pour ses étudiant-e-s, au travers d’un échange mettant en exergue la démocratie. Par ailleurs, le 18 novembre, un rendez-vous a été possible avec le Ministre des affaires étrangères, Jean-Marc Ayrault, pour certains invités représentants des mouvements citoyens et des associations de la société civile. Ont donc rencontré le ministre, de gauche à droite sur la photo en lien, Fou malade, rappeur de ‘Y’en a marre’ au Sénégal, Serge Bayala du Balai citoyen, Mahamat Zene Cherif du collectif associatif Camojet au Tchad, Soraya Aziz Souleymane du mouvement Lucha en RDC, Trésor Nzila de l’ONG OCDH et de Tournons la page Congo Brazzaville, pour ce qu’il en reste après le coup d’Etat électoral dévastateur, Floribert Anzuluni de Filimbi de  RDC, en exil à Bruxelles.

Tous ces interlocuteurs ne sont pas représentatifs de la vitalité des mouvements citoyens. Le Balai citoyen, Filimbi et la Lucha sont très actifs et présents. Au contraire, au Tchad en 2016, la société civile et les syndicats se mobilisent surtout dans Cà suffit après le collectif Trop C’est trop, et, au niveau de la jeunesse, le mouvement citoyen Iyina fait parler de lui, alors que le Collectif des associations et mouvement de jeunes du Tchad (CAMOJET) est, lui, contesté. Le président d’Iyina était au programme du colloque mais n’est pas venu finalement.

Le Ministère des affaires étrangères en a profité pour présenter, dans une déclaration de compte-rendu sans grandes pompes, son «programme d’invitation des personnalités d’avenir», qui débute et arrive très tard dans le quinquennat, après les 4 coups d’Etat électoraux de 2016. Sans doute que cette approche pourtant naturelle n’était pas possible avec Laurent Fabius. Jean-Marc Ayrault a déclaré que « cette rencontre marque la volonté de la France d’entretenir un dialogue étroit avec la jeunesse et la société civile du continent africain. » Le représentant de Filimbi a évoqué avec Jean-Marc Ayrault la qualité des élections.

Le colloque : Politique de la rue : mobilisations citoyennes, violence et démocratie en Afrique

(Compte-rendu de la journée du 21 novembre à Sciences Po, entre 11h30 et 17h30)

Le lundi, après une première partie sur les expériences au Sénégal et au Burkina Faso, la deuxième partie s’intitule ‘Résistances autoritaires en Afrique centrale et des Grands Lacs’ et rassemble Valsero, rappeur camerounais, Lexxus Légal, rappeur congolais de Kinshasa, Marc Ona Essangui de Ça suffit comme ça ! au Gabon et Mahamat Zene Cherif du collectif tchadien Camojet, entouré des discutant-e-s Fred Eboko (IRD-CEPED), Camille Dugrand (IMAf), Sandrine Perrot (Sciences Po-CERI) et de la modératrice Marie Brossier (Université Laval)

L’artiste Valsero parle des responsabilités française et internationale dans le maintien au pouvoir de Paul Biya. Il reconnaît que le mot France se glisse dans toutes les phrases au Cameroun. Il attaque le Franc CFA. Il n’attend rien de la France, si ce n’est « la liberté ». Il constate les limites des mouvements citoyens en particulier au niveau du financement qui peut remettre en cause leur indépendance, et différencie la fin d’une frustration et un travail jusqu’au bout, car il veut des « alternatives et pas seulement de l’alternance ». Il constate l’absence de projet de développement à cause de la conservation du pouvoir.  Il voit un mélange de « démocratie, de dictature et de monarchie », et, à cause de la violence psychologique, une « zombification accentuée par l’occident ». Il ne comprend pas que l’on critique la société civile qui s’engage en politique.

Mahamat Zene Cherif, qui a été avec le mouvement armé du général Nouri en 2008 et 2009, parle aussi de la France qui est intervenu en 2008 pour inverser la situation et collabore toujours en 2016 après l’élection, au travers de la lutte contre le terrorisme et la coopération militaire.

Marc Ona, acteur expérimenté de la société civile gabonaise, décrit une Afrique victime de ses richesses, le Coltan en RDC ou le pétrole au Gabon. Il insiste sur le combat pour l’Etat de droit et les élections, les « règles universelles » pour organiser ces élections. Il rappelle le récent épisode de la Cour constitutionnelle au Gabon, le rôle de l’Union européenne dont le rapport est attendu le 7 décembre, et reproche à Jean-Marc Ayrault sa position sur les législatives, parce qu’« on ne peut pas aller aux législatives avant le règlement du contentieux ». La question du passage d’un coup d’électoral à une élection suivante est toujours délicate et elle a été abordée par Jean Ping de manière subtile le 6 novembre à Paris. Marc Ona cite la campagne Tournons la page, et demande au gouvernement français « d’appliquer le modèle international de démocratie en exigeant le respect des règles ». Selon lui, « le terrorisme en Afrique », c’est « l’Etat et les présidents contre les populations », « avec des armes occidentales et asiatiques ».

Lexxus Légal, de Kinshasa, essaye de résumer une longue histoire en quelques minutes, pour décrire « une culture d’impunité historique », « les 6 ou 7 millions de morts ». Il évoque les constitutions au Burundi, au Rwanda et au Congo Brazzaville, le rôle des USA, de la Belgique, de la France, la « communauté internationale qui comptent sur la rue », après  « avoir créé le problème », puisque Bill Clinton avait participé à l’installation de Kabila. Puis il parle des difficultés des chanteurs en RDC. Il constate qu’en France, les élections se gagnent sur un « programme national » sans considération sur la politique étrangère. Il voit venir « une confrontation », s’il n’y a pas la conscience dans la population d’un rôle plus positif des pays comme les USA, la Belgique et la France.

Fred Eboko intervient pour parler de l’’intelligence’ de Paul Biya pour se maintenir, et signaler que les mots ne disent pas toujours la même chose, par exemple, la corruption ou la répression différente entre le Sénégal et le Cameroun. Pour lui, « à Dakar et en Afrique centrale, on ne parle pas de la même chose ». Pendant le court débat, est aussi évoqué « la lutte contre le terrorisme et les Etats d’urgence en Afrique ».

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Le colloque reprend en début d’après-midi par une conférence-débat de Mamadou Diouf, historien américain d’origine sénégalaise de la Columbia University, qui fait aussi partie du Comité scientifique du colloque. Il a intitulé son exposé ‘La “Seconde indépendance” en question. Nouvelles pratiques et nouveaux langages ?’.

L’historien développe un discours complexe sur l’histoire, les générations, ou le lien entre politique et religion. Il distingue une critique morale et une critique politique. Il invite à « repenser l’ethnicité » à « réinventer l’ethnie », pour que la règle politique soit « d’administrer un pluralisme » au contraire d’une « idée unitaire », dans une « forme de différence sans conflit ». Pour passer, des « systèmes autocratiques aux systèmes démocratiques », il recommande « les élections transparentes, les limitations du nombre de mandats », « le passage des sociétés traditionnelles à une modernité et à une culture transactionnelle ».  Il affirme que « la politique de la rue a atteint sa conclusion », que « rue n’est pas un espace de rupture », que « limiter l’action à la rue ne produit pas d’effet ». Il critique les « sociétés civiles qui font de la politique dans la marge ». Il invite aussi à « sortir de la logique de contestation » et à aller vers la « tolérance », à continuer de contester mais « d’aller plus loin vers une logique transactionnelle avec la culture africaine, … pour régler les problèmes essentiel au niveau emploi, genre, éducation, santé, tolérance… d’insister sur les acquis démocratiques ».

Sa position est parfois théorique, et, surtout, il semble avoir basé ses propos sur le Sénégal, et un peu sur le Nigéria, en méconnaissant les réalités du bloc de dictatures de l’Afrique centrale. Marc Ona réagit parce qu’au Sénégal, il y a des élections et de l’alternance. Fred Eboko remarque que les réflexions sur l’ethnie et la religion pourraient être un danger pour le reste de l’Afrique. Ce qui manque surtout dans les propos de Mamadou Diouf, c’est probablement une idée de classement des régimes politiques. Une partie de la salle se demande sans doute si sa tolérance et sa reconnaissance des acquis démocratiques ne reviendraient pas à une tolérance à la fausse démocratie des dictateurs. La pratique des élections fraudées en Afrique est si grave, qu’elle a emprisonné la moitié de l’Afrique dans un cercle vicieux en dictature. Pour l’instant, il y peu de solution, et la question de la nécessité d’un arbitrage externe pendant un conflit entre dirigeants illégitimes et population se pose régulièrement. Cette conférence de Mamadou Diouf a peut-être montré qu’il existe une certaine méconnaissance de l’Afrique centrale en Afrique de l’Ouest et aux USA.

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Au dernier débat de la journée à Sciences Po, ‘De la violence : insurrections civiques, engagement armé et répression politique’, les intervenant-e-s sont Florence Brisset-Foucault (IMAf), Vincent Bonnecase (CNRS-LAM), Marielle Debos (Université Paris Ouest), Floribert Anzuluni (Filimbi RDC) et Trésor Nzila (Congo Brazzaville).

Florence Brisset-Foucault propose une analyse sur la lutte contre la dictature en Ouganda, en décrivant le mouvement ‘Walk to work’, après l’élection de 2011, qui a testé un mode de contestation résistant à la répression, méthode consistant à marcher au bord des routes pour aller et revenir du travail. Cela a aussi servi à transformer la protestation qui en 2009 avait été marqué par des violences. Elle évoque également l’utilisation de l’irrationnel, du vulgaire ou de l’effrayant, et s’interroge sur le sens des actions violentes.

Vincent Bonnecase a étudié au Burkina Faso, la contestation dans le vol de denrées alimentaires, ciblé sur des partisans du régime. Il s’interroge sur la qualification ou la disqualification des actions et leur intégration dans le politique, et fait parfois référence aux luttes sociales et écologiques en France.

Marielle Debos, l’auteure du livre ‘Le Métier des armes au Tchad. Le gouvernement de l’entre-guerres’, explique rapidement le lien entre luttes sociales, politiques et luttes armées au Tchad depuis 1960, pour arriver aux mobilisations en 2016, autour du nouveau coup d’Etat électoral et de la crise budgétaire de fin d’année, des mobilisations importantes et nouvelles au Tchad. Elle constate une « incapacité à considérer qu’on peut avoir autre chose qu’un statu quo », de la part des Etats français ou américain souvent méfiants et méprisants.

Floribert Anzuluni, de Filimbi, classifie les violences RDC : la répression de l’Etat provoquant des centaines de morts dans les manifestations, selon lui « un terrorisme d’Etat », les violences des rebelles à l’Est, et, enfin, la violence populaire en réponse à la violence d’Etat. Filimbi se bat dans la non-violence. Floribert Anzuluni constate que l’idée de la violence est en train de grandir en réaction aux enlèvements des 15 derniers jours.

Trésor Nzila décrit une société civile au Congo Brazzaville divisée en trois parties, l’indépendante, celle dépendant des partis d’opposition, et celle du pouvoir. Il explique que la police infiltre les mouvements pour créer de la violence pour ensuite réprimer, ce qui ensuite provoque des réactions de violences, par exemple des attaques de commissariats connus pour leurs tortures, une violence cette fois populaire, non infiltrée. Le pouvoir met en route la spirale de la violence, jouant ainsi dans le jeu de ses adversaires. Cela rejoint la transformation par Denis Sassou Nguesso, pour modifier le regard international, du conflit autour de son coup d’Etat électoral en combats dans le Pool.

La problématique de ce panel n’a peut-être pas été suffisamment bien posée car il n’apparaît pas que la liberté de manifester et l’exercice de cette liberté font partie d’un tout. Une reprise du processus de démocratisation continental au travers d’élections techniquement correctes impliquerait une surveillance du contexte des processus électoraux et une vérification des préalables indispensables aux processus électoraux à savoir : « l’absence de répression de l’opposition, un état de droit préalable minimum comprenant liberté de la presse, liberté de manifester, liberté de s’organiser pour la société civile et les partis politiques, un dialogue inclusif avec l’opposition, un consensus sur la composition d’une Commission électorale indépendante neutre, un consensus sur la méthode de fabrication du fichier électoral, et la possibilité de contestation légale auprès d’une Cour indépendante incontestée ».

La révolution burkinabée de 2014 a redonné de l’espoir à des populations asphyxiées par 25 ans d’échec d’une démocratisation, sans que l’analyse des conditions du Burkina Faso, en particulier, les spécificités historiques de l’armée burkinabée en 2014 ne soient discutées. Cela fût particulièrement visible en octobre 2015 au Congo Brazzaville. La partie de la mobilisation dans la rue est accessible au grand nombre, la rue symbolise le droit du peuple à choisir ses dirigeants, mais, les cas de stratégie basés sur une improvisation insurrectionnelle ne sont pas très nombreux. Il y a une difficulté à aller vers l’imprévisible si le pouvoir calcule constamment le prévisible dans cet imprévisible. En outre, à partir du moment, où il y a un début de dialogue dans lequel la communauté internationale et africaine s’implique, ce début de dialogue entraine une logique de rapprochement, qui limite la possibilité d’explosion, comme cela se ressent sans doute à Kinshasa à l’approche de la fin de l’ultimatum de l’opposition du 19 décembre, date de la fin du mandat de Joseph Kabila.

Le potentiel insurrectionnel peut se transformer en application d’un droit constitutionnel reconnu aux effets contrôlables pour le meilleur ou pour le pire. Au Togo, à Lomé, la population a acquis le droit de manifester et l’a utilisé entre 2010 et 2013 quasiment chaque samedi, de manière massive, en vain, puisque la dictature n’a pas reculé pour autant. La police togolaise avait alors été formée à ne pas tirer ou tuer par l’Union européenne et l’armée française. Les formations vers l’Etat de droit et l’exigence de dialogue inclusif entre les oppositions et les pouvoirs sont promus ensemble mais l’application n’est pas synchronisée et le résultat de l’ensemble va plus vers une surveillance internationale des bilans des crises électorales que vers la démocratie, ce qui n’a pas non plus permis d’éviter une multiplication des crises électorales avec massacres en 2016.

Sachant que la répression les attend, les démocrates diversifient les modes d’actions, dans les grèves sectorielles, les villes mortes, ou des modes de protestation inédits. Derrière cette organisation se devine une plus ou moins forte, plus ou moins voulue proximité entre des leaders et la population. La recherche d’efficacité cache une recherche de légitimité dans la représentation, base d’une culture démocratique nécessaire à l’évolution future.

Globalement, un rejet de la lutte armée des années 80-90-2000 s’observe, mais cela va plus loin, les stratégies des démocrates tiennent de plus en plus compte, qu’au niveau image, l’idée de violence est maintenant associée au pouvoir et aux Etats, même si l’hypocrisie persiste dans les discours officiels, comme quand, la Francophonie discute de terrorisme avec des auteurs de récents massacres dans des coups d’Etat électoraux.

Les démocrates en lutte pour la fin d’une dictature travaillent en réseau, la société civile, les partis politiques étant plus ou moins associés ou dissociés. Les attaques contre le système dictatorial peuvent emprunter plusieurs canaux : une dimension internationale et africaine de la confrontation, de lentes procédures judiciaires nationales ou internationales, une stratégie des partis politiques, généralement dans une suite de processus électoraux, et bien sûr la mobilisation populaire, à la fois dans les grèves, les villes mortes et s’il y a possibilité, des manifestations dans la rue.

Le concert : Kajeem & Sam’s K le Jah et Billy Billy, puis Lexxus Legal & Valsero

Le lendemain, à Sciences Po, la parole sera surtout donnée aux acteurs burkinabés. Tôt le matin, Achille Mbembe a annulé. Une projection-débat du film « Une révolution africaine » avec le chanteur Sams’K le Jah et les réalisateurs Boubacar Sangaré et Ismaël Compaoré est organisée dans l’après-midi.

Puis, dans la soirée, un concert a lieu dans la salle Canal 93 à Bobigny. La première partie est assurée par Kajeem (Côte d’Ivoire) et ses musiciens avec comme invités Sam’s K le Jah (Burkina Faso) et Billy Billy (Côte d’Ivoire). En seconde partie Lexxus Legal et ses muciens (Kinshasa), et le rappeur Valsero (Cameroun). Au moment de la chanson de Valsero « Quitte le pouvoir, avant qu’il ne te quitte », avec le guitariste Rodriguez Vangama à la guitare, un sommet a été atteint. La salle, emplie d’élèves de Sciences Po, de professeurs et de thésard-e-s, amateur-trice-s de raps et de militant-e-s est devenue un instant euphorique. La parole subjective des artistes est venue conforter le message des conférenciers des 2 journées et les ramener à l’humanité incertaine cachée derrière les raisonnements. On y comprend aussitôt autre chose.

Conclusion

Certains acteurs de la société civile africaine ont pu se faire entendre à la fois en rencontrant Jean-Marc Ayrault et en intervenant à Sciences Po. Deux institutions ont affiché une ouverture décontractée, un message d’écoute de la jeunesse, des artistes et de la société civile. Cela ne se comprend que connaissant les personnes : Jean-Marc Ayrault n’est pas Laurent Fabius et les professeurs du CERI en question sont déjà connus pour leur travail sur la démocratie en Afrique. Côté gouvernement, la rencontre s’est faite tardivement à 6 mois des élections, et cela mériterait d’être par la suite refait régulièrement.

Les dictateurs n’aiment pas que du côté des institutions françaises, des personnalités influentes les mettent en cause et rencontrent des opposants, et l’ont fait souvent savoir. Au niveau de la politique africaine, le quinquennat de François Hollande restera marqué par l’influence excessive de l’armée française sur le gouvernement suite à la guerre au Mali. Cette guerre et l’alliance entre les forces armées françaises et tchadiennes, ont permis à Idriss Déby, l’un des dictateurs des ex-colonies françaises au bilan les plus lourds, de retrouver une place très influente en Afrique. Dans ce contexte, il est devenu plus simple de comprendre, que le gouvernement français ne se positionnerait plus si facilement de manière morale sur la valeur de dirigeants africains. En 2012, au moment où les Verts étaient au gouvernement, il était encore question de savoir quels dirigeants africains auraient droit ou pas aux honneurs de la République symbolisés par le tapis rouge. Ouvrir les institutions françaises aux opposants était une possibilité, qui n’a pas été assez considérée.

Les artistes, les mouvements de jeunes, ne représentent pas les opposants les plus organisés, si les enjeux les plus essentiels passent par les partis politiques. Le président élu mais non reconnu du Gabon, Jean Ping, a été reçu par Jean-Marc Ayrault le 22 novembre. Peu d’opposants importants aux dictatures ont été ainsi reçus, avec une communication officielle pour le signaler, depuis mai 2012. Le curseur de l’ouverture aux démocrates progresse lentement. Pour l’instant, ce qui a été privilégié ou accepté, c’est une ouverture symbolique éloignée d’une confrontation potentielle. La voix artistique plus floue et subjective est aussi comprise comme celle de médiateurs de la pensée des populations. La critique qui émerge est ainsi insuffisante, mais l’essentiel est alors ailleurs, et sans doute dans une étape supplémentaire de construction de canaux de communication entre acteurs, en particuliers africains. La clôture du programme de recherche du Joint African Studies Program (JASP) a permis de continuer des échanges paradoxalement informels et de plus en plus structurés.

Régis Marzin,

Paris, 28 novembre 2016.

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