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Génocide des Tutsis du Rwanda : Guillaume Ancel et la guerre de l’information

8 avril 2018

Génocide des Tutsis du Rwanda : Guillaume Ancel et la guerre de l’information

Compte-rendu de la soirée du 5 avril (également sur le blog de journaliste-photographe) et commentaire,

Régis Marzin, écrit et publié le 8 avril 2018

Contact Mail, Twitter : @Regis_Marzin

Ce jeudi soir, veille de l’anniversaire du déclenchement du génocide des Tutsis du Rwanda, la librairie la Friche dans le 11e à Paris a organisé une présentation et dédicace du livre de Guillaume Ancel, « Rwanda, la fin du silence » aux éditions des Belles Lettres. La libraire est pleine d’une cinquantaine de personnes. Dans le monde qui gravite autour du sujet du génocide des Tutsis, depuis 2014, Guillaume Ancel est maintenant connu. Ancien officier de la de la Force d’action rapide pendant l’opération Turquoise, ayant quitté l’armée en 2005, il est l’un des rares témoins de terrain qui intervient dans des conférences en France. Il est surtout l’un des plus rares encore soldats qui ont choisi d’affronter l’interdiction implicite de parler de la complicité française dans le génocide.

Après de nombreuses interventions orales, après un premier récit de sa mission à Sarajevo en 1995 édité en mai 2017, il a décidé de mettre son témoignage sur le Rwanda par écrit, pour lui donner plus de poids et éviter qu’il ne « puisse être effacé ».

L’ancien spécialiste des missiles présente son livre. Il raconte comment le 1er juillet 1994, une attaque contre le FPR a été brusquement arrêtée, en début d’opération. 150 soldats français, avec hélicoptères et avions Jaguar devaient stopper 1500 soldats du FPR. L’opération a été annulée juste après son déclenchement, sans doute, selon lui, parce que la procédure des opérations aériennes contenait une étape d’échange de vérification avec le PC Jupiter à l’Elysée, étape que ne connaissait peut-être pas l’Amiral Lanxade, un marin. C’est ensuite qu’advint la mission à partir du 2 juillet de Jean-Christophe Rufin, alors conseiller du ministre de la défense François Léotard, et de l’universitaire Gérard Prunier, pour négocier avec Paul Kagamé sur la zone humanitaire. Selon Guillaume Ancel, à l’Elysée, les « faucons » ou « ultras » « perdaient pied » et Hubert Védrine a été un témoin clé des échanges entre « 2 factions » autour de François Mitterrand.

Guillaume Ancel témoigne également du détournement de l’attention des journalistes lors du passage d’armes livrées par l’armée française aux hutus génocidaires réfugiés au Zaïre. Au débriefing, l’officier responsable lui a expliqué qu’ils avaient reçu « l’ordre de livrer des armes pour donner un gage de confiance aux forces gouvernementales et éviter qu’elles se retournent contre nous », tout cela pendant l’embargo décidé à l’Onu.

Sur le point de l’attentat du 6 avril, il pense que la « DGSE aurait dû savoir » que « 5 personnes entraînées » au minimum, type « mercenaires des pays de l’Est » étaient présentes. Il explique qu’on ne peut cacher un tir de nuit, avec une flamme sur 100m et de la fumée qui reste 10 minutes. Il rappelle la subtilisation de la boîte noire et la mort suspecte de François de Grossouvre à l’Elysée. Selon lui, la responsabilité des « extrémistes hutus » ne fait aucun doute.

L’ancien Lieutenant-colonel affirme que la mission de Turquoise n’était pas humanitaire – une « fable », dénonce-t-il –, mais qu’elle était d’abord de « remettre en place le gouvernement génocidaire ». Il résume le soutien des génocidaires, avant, pendant et après le génocide, par « remettre au pouvoir, soutenir, réarmer ».

Il décrit la parole libre à l’intérieur de l’armée sans l’être vers l’extérieur. Il a voulu être interrogé par la Mission d’information parlementaire (MIP) de 1998 ce qui lui a été refusé par sa hiérarchie. Pour lui, la MIP a servi à organiser un « sarcophage ». Paul Quilès, lors d’un colloque à la fondation Jean Jaurès le 27 février 2014, l’a interrompu,  «  s’est levé, l’a pointé du doigt et lui a dit : « Jeune homme, … je vous demande de ne pas témoigner ». Guillaume Ancel désigne Paul Quilès comme le « chef des gardiens du sarcophage ».

Il évoque les années précédentes, les alertes non entendues contenues dans le rapport du Général Varret, Chef de la Mission militaire de coopération entre octobre 1990 et avril 1993. Pour expliquer cette politique, il mentionne la pression d’un lobby autour de l’Elysée. Il liste François Mitterrand, Hubert Védrine, Alain Juppé et l’Amiral Jacques Lanxade, comme principaux acteurs des « décisions qui faisaient que les soldats se retrouvaient dans une situation de complicité ». Il est scandalisé qu’« on continue de cacher (la vérité) aux français », pour empêcher qu’ils « pensent et jugent par eux-mêmes » et évoque plusieurs fois les victimes. Il insiste surtout sur la nécessité de l’ouverture des archives et signale à ce sujet la promesse non tenue de François Hollande en 2015.

Le débat avec la salle revient sur l’épisode du 1er juillet. Deux personnes dans le public cherchent à mettre en difficulté l’intervenant, en traitant l’armée française, l’un, de « barbare », l’autre, de soumise aux multinationales. Guillaume Ancel répond sur la violence de la guerre, évoquant un prisonnier jeté d’un hélicoptère et un passage du livre, une « opération difficile à justifier » d’« exécution de 12 miliciens ». Le reste du débat concerne surtout l’implication et la complicité française dans le génocide.

Après les dédicaces, je questionne Guillaume Ancel sur la guerre de l’information dans le milieu de l’armée qui est une partie d’une guerre de l’information plus générale qui depuis 2014 a tourné à l’avantage des partisans de la dénonciation de la complicité des dirigeants français dans le génocide : « Y-a-t-il une nouvelle génération de militaires qui s’oppose à une ancienne sur la version officielle ? ». Il regrette que non.

(Fin du compte-rendu, début du commentaire)

Aujourd’hui l’armée française continue avec cette histoire ‘inavouable’. La vérité a avancé, par exemple grâce à l’enquête de Jean-François Dupaquier publiée en 2014 ‘Politiques, militaires et mercenaires français au Rwanda. Chronique d’une désinformation’, la justice très peu. Depuis 1994, les dirigeants français utilisent l’outil militaire en évitant un déballage historique pensé comme déstabilisant. La vérité des faits est vue comme une menace, et, implicitement, au travers du principe de la présomption d’innocence d’une justice très lente, les « militaires » sont comme laissés en position de confrontation intellectuelle avec des chercheurs, des media, des familles de victimes, les dirigeants rwandais. En conséquence, c’est l’ensemble des justifications des missions de l’armée française en Afrique qui se retrouve sujet à caution. La construction d’une cohérence militaire européenne est également fragilisée.

Le passif historique est très lourd, mais, en voulant la protéger l’armée de son histoire et protéger un héritage de politiciens, les dirigeants actuels parlent encore très mal de l’armée en Afrique. En 2018, un autre sujet reste victime de cette structuration silencieuse, la coopération militaire avec les armées des dictatures des ex-colonies françaises et de quelques autres dictatures comme celle établie en Guinée Equatoriale. La lutte contre le terrorisme a redonné une nouvelle fonction à l’armée française en Afrique, mais les dirigeants français restent toujours en difficulté pour justifier correctement le maintien des positions d’une manière dialectique.

Par exemple, au Tchad, il y a à la fois le poids du passé, le poids d’une alliance antidémocratique avec Idriss Déby datant de 1989, et les priorités restructurées depuis 2013 sur le sahel, un mélange de négatif difficile à justifier et de positif essentiel pour l’avenir. Le déni du négatif empêche de valoriser du positif et prête le flanc à la critique systématique. Provisoirement, est appliqué un discours publicitaire. La relation entre armée et dirigeants politiques n’est pas saine.

La coopération militaire entre état français et états non-démocratiques étaient liées en 1994 et restent liées en 2018. Le 28 mars 2014, dans Marianne, Paul Quilès indiquait : « Lorsque le président Juvénal Habyarimana demande son aide, François Mitterrand estime, comme en 1983 au Tchad face à la Libye, que la France doit défendre un gouvernement lié à elle par des accords de coopération, à moins de perdre sa crédibilité de pays garant de la stabilité africaine. Sa politique revêt alors deux aspects indissociables : 1) aider, former et équiper les forces armées rwandaises pour les mettre en état de résister à l’offensive du FPR soutenue par l’Ouganda, mais sans engagement militaire direct ; 2) parallèlement, obliger le régime hutu à engager un processus de démocratisation englobant toutes les composantes de la société, dans la ligne du discours de La Baule du 20 juin 1990. » Avec du recul, il est clair qu’il y avait alors problème sur la relation avec d’autres pays non-démocratiques et sur le soutien à la mise en œuvre du multipartisme au Rwanda.

En 2013, la position française sur la Centrafrique était a priori en accord avec l’alliance avec Idriss Déby concernant la région Tchad-Libye-Soudan-Centrafrique. Idriss Déby en soutenant la Séléka dans sa conquête du pouvoir, dans le silence de l’exécutif français, a créé la situation instable qui a conduit quelques mois après à un début de massacre de masse qui aurait pu aboutir à un génocide s’il n’avait été arrêté à temps, entre autres grâce au départ des troupes tchadiennes obtenu par François Hollande, le jour où le Chef d’Etat-Major des armées français, l’Amiral Guillaud a été « atteint par la limite d’âge ».

La démocratisation de l’Afrique est lente depuis 1990. L’Afrique, sur 55 pays, n’est encore qu’à l’équilibre entre 20 dictatures stables et 20 démocraties. Dans les ex-colonies françaises, Djibouti, le Tchad, le Cameroun, le Congo Brazzaville, le Gabon, le Togo, la Mauritanie, et sous une forme plus moderne et suite à un historique plus complexe, la Côte d’Ivoire, sont des dictatures stables basées sur des processus électoraux détournées depuis 1990. Ces régimes sont politiquement obsolètes mais militairement très solides, certains pourront durer encore longtemps. Historiquement, le maintien des positions militaires françaises est allé de pair avec la propagande française qui s’est progressivement construite à partir de 1995 pour faire croire que de fausses élections transformaient en démocraties des dictatures issues des partis uniques des années 80.

La coopération militaire française en Afrique peut se considérer en fonction de la vitesse du processus de démocratisation et de construction de l’état de droit, qui est lente depuis 1990. Sans démocratie et état de droit, la coopération militaire continue d’être une cohabitation à risque avec des Etats criminels et des dirigeants illégitimes. Le choix de conserver toutes les positions sur le terrain en Afrique a pour conséquence la dégradation de l’image de l’armée française, qui pousse à des acrobaties récurrentes pour la protéger.

La révision des accords de coopération militaire à la fin du mandat de Nicolas Sarkozy a été une étape utile mais insuffisante. Face à une nouvelle géopolitique et de nouveaux dangers, changer les fonctions de l’armée française en Afrique dans les années 2010, comme cela avait été fait avant pour l’armée américaine, aurait également nécessité de faire des choix sur les positions à conserver, de lâcher du lest, de commencer à rejustifier la coopération militaire en fonction d’objectifs assumables. Cela aurait permis de s’éloigner des méthodes de propagande, de désinformation, de protection d’acteurs soupçonnés sur des affaires criminelles et de déni historique. Sans transparence, dans le doute, de nouveaux ou anciens « faucons et ultras » n’arrêtent pas de prendre le dessus et d’imposer le statu quo de compromis. Entre politiciens en responsabilité et militaires, qui est plus courageux pour agir et prendre les décisions ?

De 2013 à 2017, la politique française en Afrique a été trop influencée par les militaires. François Hollande a été incapable de maintenir l’équilibre entre les pôles d’une ‘approche globale’, Paix et sécurité, Démocratie et état de droit, Economie et développement. En 2018, la disparition annoncée de la « politique africaine de la France » pour Emmanuel Macron et Jean-Yves Le Drian correspond à une forme de désengagement qui se retrouve au niveau européen, et signale aussi un passage franco-européen vers une nouvelle gestion d’influence douce peu transparente. Cette évolution vers moins de transparence est malheureusement très compatible avec la continuité du déni sur la cohabitation avec des régimes criminels, dont l’armée française souffre, à cause des « décisions qui f(ont) que les soldats se retrouv(ent) dans une situation de complicité ».

En septembre 2016, l’armée française de la base de Libreville était plus ou moins témoin des massacres qui ont suivi l’inversion du résultat à la compilation des procès-verbaux et à la publication officielle de la présidentielle. Elle s’est retrouvée en porte-à-faux, sa force a été neutralisée politiquement, comme elle l’avait été en Côte d’Ivoire sous Laurent Gbagbo, même si cela se voit moins. La clarification qui aiderait le plus l’armée française serait, qu’enfin, les dirigeants français se repositionnent pour un soutien ferme de la qualité des processus électoraux, réelle et incontestable, en lien avec l’Union européenne, et en particulier en 2018, au Cameroun, au Gabon, au Tchad, et au Togo. A défaut d’une évolution de la position française sur ce sujet, l’armée française, en raison de sa coopération militaire continuera d’être dans une situation délicate, tiraillée entre des objectifs contradictoires, auxquels se rattacheront des personnalités en position d’influence et opposées.

Régis Marzin

Compte-rendu et commentaire, écrit et publié le 8 avril 2018

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