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Centrafrique : une « transition singulière » en Afrique centrale

7 novembre 2016

Centrafrique : une « transition singulière » en Afrique centrale

Régis Marzin, Regard * Excentrique, 7 novembre 2016

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Le 2 novembre, Roland Marchal, chercheur au Centre de recherche Sciences Po-CERI, présente, à Sciences-Po Paris, son rapport ‘Brève histoire d’une transition singulière en RCA’ du 15 septembre 2016. Le rapport a été commandé par un réseau d’ONGs centrafricaines, le Réseau des Organisations de la Société Civile Centrafricaine pour la Gouvernance et le Développement (ROSCA-GD), soutenu par le CCFD-Terre Solidaire. La Présidente du ROSCA, Béatrice Epaye, l’accompagne dans cette conférence. Elle a été ministre du Commerce et de l’Industrie entre 2008 et 2011, dans le gouvernement de Faustin Touadéra, sous le président François Bozizé. Comme le précise la chercheuse Marielle Debos animatrice du débat, Béatrice Epaye est actuellement députée et présidente de la commission des Affaires Etrangères de l’Assemblée nationale.

Pour écouter le résumé de « l’analyse diachronique » du chercheur du CERI, il y avait plus de tchadiens que de centrafricains dans la salle parsemée. Le rapport servira pour continuer le débat sur la transition en Centrafrique. Si le rôle d’Idriss Déby est abordé par petites touches dans le rapport, il est visible que ce n’est pas la priorité de ce rapport, qui a indirectement un côté ‘politique par défaut’ en plus d’être un outil de la société civile réalisé par un universitaire. Un lapsus de Roland Marchal symbolise peut-être cela : « Quand Déby prend le pouvoir, pardon, quand Djotodia prend le pouvoir… ».

Le dossier du 5 mars 2014 ‘Influence et implication d’Idriss Déby en Centrafrique de mi-2012 à janvier 2014’, Complément au dossier du 15 décembre 2013 ‘Tchad 2013 : la réhabilitation impossible d’un dictateur notoire‘, dossier d’information que j’ai rédigé pour le Collectif de Solidarité avec les Luttes Sociales et Politiques en Afrique, peut compléter les informations sur la période 2012-2013.

Du coup, la présentation de la position française induise par le rapport du CERI est également peu compréhensible, puisque l’alliance des dirigeants français avec Idriss Déby « contre le terrorisme » à partir de la guerre au Mali en 2013 a perduré jusqu’à aujourd’hui. Roland Marchal indique succinctement que « L’intervention française a été contrainte, que la France espérait que Déby ferait comme en 2003 ».

Idriss Déby avait aidé François Bozizé à prendre le pouvoir en 2003 comme il a aidé Michel Djotodia à le chasser 10 ans plus tard. Il avait peut-être alors plus mis l’accent sur une ‘réconciliation globale’. Le conflit de 2003 n’allait pas vers les mêmes problématiques que celui de 2013, en particulier dans la dimension religieuse et au niveau de la question de l’influence économique, politique et militaire des acteurs vus comme ‘tchadiens’ en Centrafrique.

Plus précisément, la récupération de la Séléka par Idriss Déby n’était que partielle, car trop tardive et « contrainte » par le souhait d’échapper à une menace vers son propre pouvoir à Ndjaména. Idriss Déby a aidé militairement la Séléka pour échapper lui-même à une menace, il a été très proche de Noureddine Adam, mais il n’a pas semblé aller jusqu’à prendre le ‘contrôle’ de la Séléka. Pour cette raison, également et entre autres, Idriss Déby ne pouvait pas reproduire le scénario de 2003.

La position du gouvernement français en 2013, alors très influencée par l’Etat major de l’armée française mettant la priorité sur le Sahel, a sans doute été poussée à la fois par le souhait de ne pas perturber l’organisation militaire au Mali puis au Nigéria, et par la considération du rôle des chefs rebelles originaires du Soudan et du Darfour, dont l’augmentation de la puissance et de l’influence au travers d’un conflit en Centrafrique aurait été vue comme déstabilisatrice pour l’ensemble de la région.

Quelques mois plus tard, cette position française au moment de la reprise du conflit avec les anti-balakas a nécessité ensuite un basculement ponctuel, pour prévenir des crimes de masses, quand Hollande a imposé à Idriss Déby le 14 février 2014 – le jour où le chef d’état major de l’armée française, l’amiral Guillaud, a été  « atteint par la limite d’âge » – le remplacement des troupes tchadiennes par les troupes de l’Onu (partie 4.6 du dossier).

Quelles que soient les vertus et les défauts de la ‘transition’, il s’agissait potentiellement dès son commencement en tant que ‘transition’ au début 2014, et pas en mars 2013, d’une ‘transition d’une dictature vers la démocratie’. On comprend que les diplomates suppriment la référence aux types de régimes par commodité professionnelle, mais cela risque de fausser la compréhension de la conception des gestions de crise avec résolutions politiques globales. Début 2014, un enjeu du conflit en Centrafrique était déjà de savoir si la démocratisation du pays serait possible malgré les dictatures qui entouraient le pays, en particulier malgré la dictature au Tchad.

La conclusion du rapport du 5 mars 2014 ‘Influence et implication d’Idriss Déby en Centrafrique de mi-2012 à janvier 2014’ disait alors: « Pour l’armée française aussi, sortir la gestion de crise de la focalisation sur les aspects militaires sans conception politique ‘globale’ implique de considérer une évolution politique régionale. .. En plus du désarmement, de la réconciliation et de la justice, aider à sortir de la guerre civile en RCA, implique de soutenir un processus démocratique qui crée une légitimité du pouvoir, reforme le ciment identitaire commun, et permette une politique de lutte contre la pauvreté et de partage des bénéfices issus des ressources naturelles.  .. Essayer de mettre en évidence le rôle d’Idriss Déby en Centrafrique, c’est contribuer à y favoriser l’émergence d’une solution politique, tout en signalant que la démocratie et l’Etat de droit sont indispensables, au Tchad aussi bien que dans toute l’Afrique centrale. »

C’est dans ce questionnement sur la possibilité de démocratisation en Etat failli, que la volonté de Laurent Fabius et Jean-Yves Le Drian d’accélérer le processus, par exemple en ne soutenant pas un changement de constitution qui permette d’équilibrer les pouvoirs entre chef de l’Etat et parlement, a pu être considérée comme risquée à plus long terme. La dimension de démocratisation s’ajoutait en plus de la dimension de résolution d’un conflit armé. Cette dimension de démocratisation se lisait également à l’échelle de l’Afrique centrale. Les dictateurs voisins, Idriss Déby et Sassou Nguesso n’avait pas intérêt à ce que la démocratisation se fasse en Centrafrique et la position française a semblé sous-estimer la nécessité de démocratisation en raison de l’hypothèse d’une influence tchadienne sur la politique française en 2014 et 2015 encore.

En Afrique centrale, en 2016, année de coups d’Etat électoraux au Tchad, au Congo Brazzaville, et au Gabon, et de mascarade maximale en Guinée Equatoriale, la Centrafrique, après les élections sans dictateur sortant imposant un résultat, tout en restant au stade d’Etat failli, s’impose comme le seul pays qui ait franchi le cap de la fin de la dictature, en étant garanti dans ce franchissement par un accompagnement de la communauté internationale suffisant.

Les dictateurs voisins savent que cela ne change en rien le rapport de force avec les démocrates chez eux, ils peuvent dormir tranquille sur ce point et, comme le pense Roland Marchal, renvoyer la Centrafrique à « une place  périphérique ». La RCA n’est évidemment pas « un modèle » pour des dictateurs, qui considèrent selon leurs intérêts, les dimensions de démocratisation et d’Etat de droit comme celles de règlement d’un conflit. La question utile est plutôt de savoir quelle est la considération de la communauté internationale pour la démocratisation de l’Afrique centrale.

En 2016, après les élections, dans la dimension ‘démocratisation’, la Centrafrique se retrouve en avance de phase de quelques années par rapport au reste de l’Afrique centrale, dans laquelle s’observe une augmentation rapide des tensions entre dictateurs en populations. Ceci est important pour le reste de l’Afrique, car le processus de démocratisation de l’Afrique centrale devrait probablement déterminer la suite du processus de démocratisation de l’Afrique bloqué depuis 2005, comme je l’indiquais dans l’étude du 30 mars 2016 ‘Après 26 ans de démocratisation, dictature et démocratie bientôt à l’équilibre en Afrique’.

Le paradoxe de la démocratisation en sortie de guerre n’est qu’apparent. Il faut toute l’hypocrisie des acteurs habitués au soutien des pouvoirs non-démocratiques, comme cela a pu être observé en Côte d’Ivoire en 2011, pour pas juger à son juste niveau la construction de la légitimité des dirigeant politiques, comme part essentielle de la solution dans la fin des conflits. Cela peut être un processus long et complexe comme on l’observe au Congo Kinshasa depuis une quinzaine d’année.

En Centrafrique, une étape de légitimation d’un pouvoir élu démocratiquement a été franchie correctement malgré les mauvaises conditions et l’impossibilité persistante de bien administrer le pays. Cela a été possible en raison de l’absence de dictateur sortant. Le fait que certains anciens du système de Bozizé aient retrouvé une place importante a été équilibré par un processus de décantation du système des partis politiques sans trop de contraintes au niveau des libertés politiques.

Le plus difficile pour en finir avec une dictature est de se débarrasser d’un chef d’Etat qui ne veut pas quitter le pouvoir. L’espèce de mouvement de va-et-vient de l’arrivée au pouvoir de la Séléka et de son départ a permis de franchir cette étape douloureusement. S’il y a paradoxe, c’est que la prise de pouvoir violente de la Séléka en 2013 ne visait pas à aller vers la démocratie, et que cela a pourtant accéléré indirectement le franchissement d’une étape de démocratisation.

La gestion d’un conflit armé a poussé ensuite vers une solution avec un pouvoir légitime. Pour les diplomates comme les militaires de Sangaris et de l’ONU, la sortie de crise passait par un équilibrage des 3 dimensions : «  Démocratisation et Etat de droit », « Paix et sécurité », « Economie et développement ». Le 27 octobre 2016, la Conférence sur le maintien de la paix en environnement francophone aux Nations unies a lui aussi considéré que « L’adoption d’une approche globale reposant sur les trois piliers que sont la sécurité, la gouvernance et le développement a également été reconnue comme centrale. »

Que deviendra bientôt l’Afrique centrale à six dictatures ? C’est aussi ce que pose indirectement la question de la sortie de la crise de 2013 en Centrafrique. Jan Eliasson, le Vice-Secrétaire général de l’ONU, en visite en Centrafrique le 2 novembre 2016 a dit : « le succès des élections peut servir d’exemple pour l’Afrique centrale et tant d’autres pays du monde … il faudra traiter les causes profondes du conflit, mettre fin à l’impunité, favoriser l’ouverture politique et lutter contre la marginalisation de certains groupes et de certaines communautés. »

Si l’Afrique centrale ne se démocratise pas dans les années à venir, la Centrafrique en souffrira indirectement tout en pouvant poursuivre sa propre voie. L’enjeu s’est déplacé vers les populations des autres pays et en particulier vers la population tchadienne actuellement confrontée 6 mois après un coup d’Electoral très indigeste à la faillite financière de l’Etat.

Régis Marzin, Paris,  7 novembre 2016

Article ‘Point de vue et informations complémentaires’ qui n’est pas un compte-rendu.

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