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Françafrique : un colloque sur Foccart en 2015, pour quoi faire ?

19 avril 2015

Françafrique : un colloque sur Foccart en 2015, pour quoi faire ?

Régis Marzin, 19 avril 2015

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Le 26 mars, à Saint-Denis/Pierrefitte, aux Archives nationales, puis le 27 mars, à Paris, à la Maison de la Recherche Paris-Sorbonne, se déroulait le colloque « Foccart : archives ouvertes (1958-1974), La politique, l’Afrique et le monde »,  un « colloque fruit d’une décennie de recherches scientifiques sur la Françafrique », organisé par les Archives nationales en partenariat avec plusieurs Universités et unités CNRS. Les archivistes, dont Jean-Pierre Bat, y présentait, au travers de premiers travaux d’historien-ne-s, le « Fonds Foccart » qui rassemble des archives du secrétariat général de la présidence, des périodes des présidences de Charles de Gaulle et de George Pompidou, « au terme d’un travail de classement et d’inventaire d’une dizaine d’années ».

Mais qui s’intéresse encore à Jacques Foccart, le fameux « homme de l’ombre » ? Des historien-ne-s, certes… Son nom évoque la Françafrique et le néocolonialisme, sujets de controverses et de tensions, qui continueront longtemps à conditionner les relations futures entres les Etats, entre les peuples. Qu’apportent de si important les archives de « l’homme de l’ombre » ?

Etrangement, deux semaines plus tard, il sera de nouveau question d’archives de l’Elysée, à propos du génocide des Tutsi du Rwanda. On aurait tort de se plaindre si quelque chose avance. Pourtant, concernant les archives sur le Rwanda, l’expert du génocide Jean-François Dupaquier, souligne[1] que « c’est un vieux et efficace procédé de désinformation », qu’ « il faudra ensuite plusieurs jours pour comprendre qu’il s’agit de « com’ » et non pas d’information », et qu’«entretemps, l’opinion publique française aura cru comprendre que le rôle de la France au Rwanda est clair, dorénavant sans zone d’ombre », alors que « la complicité de François Mitterrand et de son entourage dans le génocide des Tutsi est internationalement reconnue ».

Il y a des nuances stratégiques entre chercheur-se-s cherchant la vérité et la justice, et l’importance des archives n’est pas considérée par tout le monde de la même manière. Elles sont travaillées et interprétées dans un cadre historique plus général. Pourquoi parler de Foccart sans parler de la responsabilité de De Gaulle dans l’installation d’un système néocolonial extrêmement violent ?

Un autre point commun entre les archives de l’époque de Foccart et celles du génocide des Tutsis est la difficulté à obtenir les archives militaires. Pour le Rwanda, selon Jean-François Dupaquier, « aujourd’hui, le ‘secret défense’,  protège surtout les notes de la Direction du renseignement militaire, un service français qui a joué un rôle très néfaste dans l’appui aux génocidaires ». Ce qui compte le plus maintenant, c’est l’accès des juges à certaines pièces nécessaires aux enquêtes judiciaires, plus que l’accès des historien-ne-s. Autour du Fonds Foccart, manquent aux Archives nationales à Saint Denis/Pierrefitte, celles de l’Etat major de l’armée française.

Est-ce que les archives Foccart présentées comme de plus en plus accessibles vont servir à des juges enquêtant sur des crimes imprescriptibles ? Le tabou de la guerre au Cameroun entre 1955 et 1971 est brisé depuis plusieurs années, et il clair que cette guerre a joué un grand rôle dans l’installation de la Françafrique et du néocolonialisme français en Afrique. Le colloque a peu abordé le cas du Cameroun, pourtant incontournable sur la période 1958-1974. L’écriture de l’histoire de la Françafrique qui arrive jusqu’à aujourd’hui intéresse aussi les juges et les populations qui attendent justice, surtout pour les affaires plus récentes, dont certaines concernent Jacques Foccart arrivé au service de Jacques Chirac dans les années 90.

Seules les archives de plus de 50 ans sont en accès libre à Saint-Denis/Pierrefitte, celles de 1958 à 1965. Celles de 1965 à 1974 sont parfois accessibles sur demande si une dérogation de la présidence française est acceptée. Jean-Pierre Bat est optimiste et prévoit « de plus en plus de dérogations ».  Elles sont entreposées sur 500m et comptent 4000 cartons. Un livre a été édité pour faciliter la recherche et les demandes. Les archives de Foccart auprès de Chirac dans les années 90 n’y figurent pas.

Ce colloque, qui a été signalé correctement dans la presse, est-il une opération de communication pour faire du bruit sur ce qui est déjà connu et pour montrer que personne n’a peur de la vérité ? Ou, au contraire, est-ce le début d’un processus scientifique neutre sans influence de la raison d’Etat et alors que perdurent de multiples conflits internes à l’Etat suite à des crimes en Afrique ?

Les chercheur-se-s défilent à la tribune[2]. Certains sont intéressants et d’autres pas. Il serait fastidieux de rentrer dans les détails des présentations. Globalement, il manque un cadre intellectuel, des définitions des concepts principaux, des objectifs généraux, une pensée systémique globale sur le néocolonialisme et la Françafrique. Les chercheurs-se-s proposent leur expertise sur un pays, une période et laissent à l’auditeur le choix de synthétiser. Mais qui a décidé que les historiens ne feraient pas de synthèse géographique plus large et ne penseraient pas le néocolonialisme ? Sans doute personne. Est-ce une volonté délibérée de ne pas inviter d’intervenants généralistes ? Est-ce une orientation discutée au niveau des grands chefs de services des universités et du gouvernement ? Sans doute pas. Est-ce juste une conséquence des habitudes des chercheur-se-s en termes de gestion de carrière et de recherche de financements ? Ce serait y accorder trop d’importance.

Positivement, pourrait-on y voir de la communication pour préparer les esprits nationalistes à un déballage de secrets peu valorisants ? Pourrait-on y voir une approche psychologique pour faire avancer la vérité progressivement sans heurter, sans aller trop vite pour ne pas provoquer une réaction bloquante ? Mais est-ce aussi le hasard si les criminels sont souvent morts ou grabataires quand vient l’heure de rendre des comptes ? La Françafrique, c’est aussi l’organisation de l’impunité qui perdure longtemps après.

Parmi les anecdotes, l’une d’entre elles est significative. Le chercheur ivoirien Frédéric Grah Mel a dû trouver 67 000 euros pour se déplacer en France, aux USA et au Sénégal, pour accéder à des archives pour écrire une biographie de Félix Houphouët-Boigny. L’accès aux archives pour les chercheurs africains est difficile et souvent impossible. Les Archives nationales ont un projet de numérisation de certains documents du Fonds Foccart.

Jacques Foccart accumulaient des papiers, articles et fiches. Nicolas Courtin, chercheur sur l’histoire de Madagascar, rappelle l’utilisation intensive du téléphone qui apparaît au travers de « notes de frais faramineuses ». La Françafrique de Foccart était une Françafrique du téléphone et des décisions orales, ce qui implique qu’à partir de l’apparition d’internet dans les années 2000, le retour de l’écrit et des décisions officielles écrites impactera progressivement le fonctionnement.

La fin du colloque est symptomatique. Il s’intitule la « méthode Foccart », et rassemble des chercheurs sur Madagascar, le Maroc, l’OAS et l’extrême-droite, ce qui renvoie à l’Algérie. Le cas de Madagascar, qui fait partie de 20 ex-colonies françaises mais qui n’est ni en Afrique Centrale, ni en Afrique de l’Ouest, apporte des éclaircissements certains. Par contre, l’Algérie et le Maroc, sont les 2 pays, parmi les 20 ex-colonies, qui depuis les années 60, ont échappé à une domination néocoloniale et à la Françafrique la plus classique. Drôle de méthode que de vouloir conclure quelque chose sur Jacques Foccart sans un intervenant sur le Gabon, le Congo-Brazzaville, le Cameroun, le Tchad, le Togo ou la Côte d’Ivoire, les pays où l’influence française dominait et où les dictatures ont perduré, faisant durer d’autant la question de la fin du néocolonialisme.

Le débat final revient sur Charles de Gaulle qui détenait la « vision politique ». Jacques Foccart l’informait et recevait des instructions. Il ne manipulait pas le président. Il a été plus un « exécutant ». Les 2 hommes se voyaient chaque jour. De Gaulle croisait aussi chaque jour le Chef d’état major. Là encore, les décisions ne laissaient pas de trace, même dans les archives. De Gaule disposait des services de Foccart mais aussi de l’Etat major, des services secrets, du Ministère des affaires étrangères, et du Ministère de la coopération. Ses décisions étaient parfois « floues » ce qui faisait que Jacques Foccart « interprétait », avec son « intuition », et en connaissant les « humeurs » de son chef. Ensuite, Quand Georges Pompidou a remplacé de Gaulle en 1969, les décisions seraient devenues plus « carrées ». La description du fonctionnement de la cellule Afrique de De Gaulle n’est pas vraiment nouvelle pour qui s’intéresse à la Françafrique ancienne telle que décrite par François-Xavier Verschave, mais l’évocation dans un cadre officiel est remarquable.

Plus important et intéressant est sans doute la confirmation par le colloque de la structure du réseau Foccart, sa topologieJean- Pierre Bat, l’archiviste responsable du Fonds Foccart, présente ce réseau « à la croisée des réseaux issus de la Résistance, des amitiés gaullistes, des services de renseignements, des relations interpersonnelles et des missi dominici ». Le chercheur Vincent Hiribarren, proche de Jean-Pierre Bat, propose sur son blog une carte permettant de commencer à visualiser un cœur de réseau. Au niveau primaire, on y retrouve la structure étoilée centrée sur l’Elysée et dont les branches sont les présidents des 20 ex-colonies et autour une structure secondaire de personnalités influentes, dont des diplomates, des fonctionnaires, certains militaires, certains agents des services secrets.

La « nébuleuse » d’acteurs décrite par François Verschave dans sa définition large de la Françafrique serait constituée des niveaux inférieurs de pouvoir. Le fait d’introduire la description d’une « nébuleuse », dont on pourrait discuter de la taille, implique que l’on parle de la Françafrique et non plus de la ‘politique africaine de l’Etat’, deux choses à ne pas confondre. Comme, les réseaux Foccart sont décrits comme un élément fondamental d’une Françafrique et d’un système néocolonial, il est possible de souligner que l’élargissement du réseau Foccart par la multiplication de sous-réseaux d’acteurs secondaires s’est fait en même temps qu’un transfert de pouvoir de l’exécutif français vers d’autres acteurs de l’Etat et vers des acteurs privés, surtout une fois les Etats des ex-colonies suffisamment construits.

En outre, ce que nous apprend le colloque, c’est l’omniprésence des acteurs militaires français à partir de 1960. Ce que décrivent plusieurs universitaires, c’est un transfert de pouvoir régalien de l’Etat colonial vers des nouveaux Etats, dont le plus sensible est le transfert des pouvoirs militaires. C’est parfois concret parce qu’il s’agissait d’armes et de matériels militaires, qui ont en partie été laissés sur place pour aider à créer une armée nationale. C’est aussi politique, et le pouvoir politique français décidait des questions militaires. Les services secrets, le SDECE, étaient également très présents dans les domaines d’intervention de Jacques Foccart, et leurs archives ne sont pas accessibles.

Les universitaires décrivent une « continuité » entre avant et après l’indépendance et sans le nommer, un processus d’indépendantisation, dont la partie la plus délicate était militaire  et secrète. Si ce processus peut avec le recul paraître logique, il apparaît la question de l’existence d’une fin de ce processus. Il est plus courant en 2015 de parler d’Etat faible, d’Etat en construction, de soutien à la construction d’un Etat, aussi, avec le recul, une indépendance automatique et instantanée peut être vue comme théoriquement impossible. Le problème est que le néocolonialisme français en Afrique n’a jamais eu de fin.

Dans le dernier débat à la Maison de la Recherche Paris-Sorbonne étaient présents des personnalités qui ont travaillé pour l’Etat français en Afrique entre 1958 et 1974. L’un d’entre eux a affirmé que le système français a permis d’éviter des guerres, il a présenté cela a posteriori comme un objectif du maintien de l’influence militaire, la lutte anti-communiste étant aussi considérée comme un élément historique incontestable. Au début des années 90, des militaires français pensaient que s’ils avaient des moyens suffisants pour soutenir Habyarimana, le FPR ne pourrait pas entrer au Rwanda, et qu’il ne se passerait rien de plus. On connaît la suite. Cela rejoint la théorie de la stabilité non-démocratique souvent associée au point de vue de nombreux militaires français en Afrique. Ce point mériterait une étude dialectique spécifique.

Si le poids de l’armée française dans le colonialisme n’est pas tabou, quand le néocolonialisme s’installe, ce poids de l’armée française devient invisible et abstrait et il disparaît derrière l’écran des armées nationales. Il devient alors difficile d’estimer le poids du dispositif militaire français dans le dispositif politico-militaire français dans les 20 ex-colonies. Ce que le colloque a commencé à montrer, c’est que la structuration de l’influence politique qui s’est installé après 1960 est fortement teintée par la présence des acteurs militaires. En temps de paix, cette présence a ensuite été très peu visible.

En phase de recul du néocolonialisme français à partir des années 2000, entre 2010 et mi-2014, cette partie militaire est redevenue visible en Côte d’Ivoire (2011), au Mali (2013), au Tchad (2013-2014), en Centrafrique (2014). La centralité de la coopération militaire actuelle renvoie à cette même centralité dans les années 60. La question est maintenant de savoir dans quelle mesure, le néocolonialisme résiste structurellement par la domination du militaire, ou plutôt du politico-militaire, sur le politique dans un pré-carré français en Afrique. Il n’est évidemment pas simple de l’estimer sans exagération ni sous-estimation alors que les ex-colonies françaises sont progressivement sorties d’un modèle unique de dictature néocoloniale. Le colloque n’a évidemment pas parlé du Tchad.

Régis Marzin, 19 avril 2015

Sur le même sujet : Evolution de la Françafrique, 5 août 2012

*

[1] Voir aussi comme en 2014 : http://afrikarabia.com/wordpress/jean-francois-dupaquier-sur-le-rwanda-la-classe-politique-francaise-nous-desinforme-depuis-vingt-ans-cest-intolerable/

[2] 3 panels sur 6 entendus par l’auteur.

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