Skip to content

Tiken Jah Fakoly à cœur ouvert

2 août 2014

Tiken Jah Fakoly se livre à cœur ouvert:

« Il y a de vraies raisons d’espérer que l’Afrique aille mieux »

Afrika Express, 16 juillet 2014

140429TikenJFCap_006RMarzin-001

Interview du 29 avril 2014, au Cap, à Aulnay-sous-Bois, près de Paris, pendant la tournée pour de l’album ‘Dernier appel‘.

Tiken jah Fakoly. Son nom à lui seul évoque tout le reggae africain. Si cette musique est déjà par son essence celle de l’engagement, cet artiste d’origine ivoirienne lui a donné une connotation encore plus forte. Il en a fait l’arme de son combat contre les relations incestueuses qui ont cours entre Paris et les capitales africaines francophones depuis de nombreuses années. Il a donné à ce rythme ses airs magiques et la force de contestation qu’il incarne plus que jamais. Cependant, alors que l’âge fait son effet, c’est un artiste plus ou moins « assagi » que nous avons rencontré. S’il reste déterminé, il semble aller de plus en plus vers l’optimisme. Alors qu’il fait une grande tournée dans les principales villes de France et notamment en Ile de France, AfrikaExpress et Tribune d’Afrique ont obtenu un entretien avec l’un des plus grands artistes du continent. Style simple et direct, propos précis et pertinents, une contagieuse ouverture qui caractérise tous les adeptes du reggae, belle interview au détour d’un concert près de Paris.

Il y a 50 ans, l’Afrique accédait à l’indépendance, en tout cas pour les Etats de l’empire français francophone. Depuis plusieurs décennies, vous vous battez contre la françafrique, thème récurrent de vos chansons, pour les droits de l’homme, pour la justice, est-ce qu’après tout ce temps, vous vous dites, je me suis battu pour rien ? Y-t-il aujourd’hui plus qu’hier une raison d’espérer ?

Ce n’est pas juste de dire que rien n’a changé et de s’accrocher au pessimisme. Bien que je chante en portant le désespoir des peuples africains, je reste quelqu’un de très optimiste. Je suis persuadé qu’il a des changements dans bien de domaines, je suis même certain qu’il y a des raisons d’espérer, cela ne veut pas dire qu’il faille baisser la garde, le combat doit rester d’actualité, nous ne devons pas baisser les bras. Il est certain que nous aurions tous souhaité que l’Afrique aille mieux mais beaucoup de choses changent sur le continent. Je ne peux donc pas dire que les années de combat sont vaines. Néanmoins, je partage l’aspect de votre point de vue selon lequel on pourrait et devrait faire mieux. Mais dans plusieurs endroits de notre continent, il y a des changements qu’il faut soutenir. Il y a donc de vraies raisons d’espérer que l’Afrique aille mieux et elle ira mieux. Malheureusement, quelques coins sombres parsèment l’Afrique et nous appellent encore et encore à maintenir le cap, la lutte.

Vous vous êtes engagé dans l’humanitaire depuis quelques années, quels sont dans ce domaine vos prochains projets ?

Oui, j’ai lancé l’opération « Un concert, une école ». Elle a permis de construire plusieurs écoles au Mali, cette opération continue et me préoccupe toujours. Je n’entends pas m’arrêter seulement au Mali, je veux aller le plus loin possible dans mon apport pour l’éducation. Le chemin du développement et de l’avenir de la jeunesse passe par l’école, je n’en ai jamais douté. Je pense que nos Etats doivent replacer l’éducation, celle de qualité, dans leur politique. C’est important. On ne peut rien espérer de la jeunesse, de l’avenir si on ne met pas aujourd’hui nos enfants à l’école.

Qu’est-ce qui, selon-vous, reste la priorité dans les politiques de développement en Afrique ?

L’éducation. Je n’hésite pas avant de répondre. C’est ce qui a motivé mon engagement dans la construction d’école. Et quand je refais le bilan, je n’ai aucune raison d’être déçu, je suis plutôt très satisfait. Il n’y aura pas de développement qui ne passe pas par l’école. Le monde devient de plus en plus exigeant et aujourd’hui, rien ne justifie qu’on ne puisse pas aller à l’école dans une Afrique si riche, si pleine d’avenir. Je pense donc qu’à côté de la santé, de la lutte contre la pauvreté et la corruption, l’éducation doit être une priorité. Un enfant qui a la chance d’aller à l’école a toutes les chances de son côté. Nous porterons demain devant l’histoire la responsabilité de ne pas offrir cette chance à nos enfants.

On a déjà vu en Afrique certains de vos concerts interdits, est-ce qu’aujourd’hui, la censure continue sur vos sorties musicales dans certains pays ? En résumé, êtes-vous libre d’aller partout en Afrique ? Même dans les pays de l’Afrique centrale par exemple ou d’autres coins d’Afrique où la démocratie est encore en construction ?

Globalement, il y a eu des avancées encore sur ce point. Nous ne sommes plus vraiment interdits de concert dans tel ou tel pays, bien au contraire, les demandes sont de plus en plus importantes. Il y a quelques années, ce n’était pas évident de pouvoir faire librement les concerts, aujourd’hui le monde est plus ouvert. L’arrivée des nouvelles technologies fait que même la censure comme vous le dites, a diminué. Mais il faut rester vigilant. Le grand problème aujourd’hui, c’est la difficulté à mobiliser des sponsors, c’est bien cela qui mine l’Afrique. Je dois me battre davantage pour trouver des gens qui nous soutiennent. Et cela n’a jamais été aisé.

Vous faites à Paris, tout au long de cette année 2014 une série de concerts dont certains sont prévus pour le dernier trimestre de l’année, quelles difficultés rencontrez-vous dans l’organisation de ces concerts ?

Comme je l’ai dit plus haut, c’est le sponsoring qui manque. On ne se déplace pas tout seul pour des concerts ou pour une tournée, il faut une multitude de personnes, des musiciens, c’est toute une équipe. Payer les billets d’avion, arranger le séjour, ce n’est jamais chose facile. Les artistes africains devraient compter plus sur les sociétés africaines qui les accompagnent. Nous avons de grandes compagnies qui peuvent investir de l’argent à soutenir la culture, la musique. Mais l’habitude tarde à venir, j’espère que ça ira.

 L’un de vos thèmes privilégiés est la françafrique, est-ce qu’elle a changé ? Est-ce qu’elle évolue ?

Je suis sûr que la françafrique de Chirac est différente de celle de Sarkozy et que celle de Hollande est encore différente. Il y a eu des avancées, des mutations, des changements mais les effets restent presque les mêmes. Les grandes puissances continuent de spolier nos ressources en Afrique et cela ne concerne pas seulement la France, nous devons combattre ce phénomène car il est inadmissible qu’avec toutes ces richesses, l’Afrique soit toujours le continent le plus pauvre. Rien n’explique cet état de choses.

 Revenons à la Côte d’ivoire, votre pays. Avez-vous peur qu’elle retombe dans l’abime de la guerre ?

Non, je suis plutôt optimiste sur la Côte d’Ivoire. La situation s’améliore à petits feux, il faut soutenir ce grand pays de l’Afrique et l’aider à sen sortir une fois pour toute.

Propos recueillis à Paris par Régis MARZIN et MAX-SAVI Carmel

Crédit image : Régis Marzin pour AfrikaExpress

Publicités

Les commentaires sont fermés.