Skip to content

Génocide des Tutsi du Rwanda : vers une réaction en chaine ?

28 avril 2014

Complicités françaises avec les génocidaires des Tutsi du Rwanda : vers une réaction en chaine ?

Quand le silence des politiques révèle une tension ingérable.

Régis Marzin, 28 avril 2014

Lire aussi la revue de presse 2014, et la revue de presse 2012-2014 des politiques.

140405FrRwanda_087RMarzin-001bis

 Un communiqué laconique de l’Elysée le 7 avril a confirmé le scénario le plus probable depuis le silence d’avril 2013 : François Hollande ne s’implique pas dans le plus grand scandale de la politique africaine française. Une seule phrase de ce texte anhistorique retient l’attention [1] : « Il (le génocide) a été commis alors que le monde savait et n’a pas pu l’empêcher. ». Généralisation, flou, indifférence aux accusations, le président français exprime ainsi une tonalité à interpréter.

Jean-Marc Ayrault, qui avait exprimé, en réponse à l’association Survie, sa préférence en avril 2011[2], pour une nouvelle « mission parlementaire ayant pour objet d’évaluer le suivi des conclusions et propositions faites en 1998 par la mission de l’époque » et avait déclaré, selon Jeune Afrique : « Aucun génocidaire ne [doit pouvoir] trouver refuge sur le territoire national. […] L’historien doit révéler le rôle qu’ont pu jouer des responsables [français] » [3], n’est plus chef du gouvernement depuis quelques jours. C’est ainsi le nouveau premier ministre, Manuel Valls, qui, le premier, le 8 avril, est amené à donner sa version de la consigne présidentielle dans sa déclaration de politique générale : « Je n’accepte pas les accusations injustes qui pourraient laisser penser que la France ait pu être complice d’un génocide au Rwanda alors que son honneur, c’est toujours de séparer les belligérants ». Le style est aussi succinct que celui de l’Elysée, en plus confus, et révèle une sous-estimation de la gravité des accusations et une indifférence pour les doutes des citoyen-ne-s français-ses.

Ainsi, cette ‘consigne’ a ainsi été ‘transmise’ aux député-e-s : faire comme si de rien n’était malgré la pression médiatique. Manuel Valls ne distingue pas Etat et dirigeants politiques et militaires soupçonnés de complicité de génocide ou ayant à expliquer des faits se rapportant à ses soupçons. La confusion est de rigueur, alors que les accusations ou soupçons ciblent en premier lieu des personnes physiques, accusées également de parler « au nom de la France » pour mieux se protéger, même si l’Etat français est aussi, en tant qu’Etat, impliqué.

Dès le 8 avril, la communication du gouvernement semble organisée sur le sujet, pour que personne ne viennent contredire, selon les règles de solidarité et collégialité gouvernementales. Le nouveau gouvernement a-t-il eu le temps, en moins d’une semaine, de prendre une décision collégiale sur un thème si sensible?

Europe Ecologie Les Verts a la chance d’avoir quitté le gouvernement, juste à temps. Le parti, restant dans la majorité présidentielle sans être au gouvernement, sort un communiqué très critique qui demande la « déclassification et la publication de tous les documents se rapportant à l’action de la France au Rwanda de 1990 à 1994 ». Sa secrétaire générale, Emmanuelle Cosse[4], et l’un de ses deux porte-parole, Julien Bayou[5], demande une commission d’enquête parlementaire. Le PCF demande aussi[6] « la levée du secret-défense, la communication aux chercheurs, aux parlementaires et au public de tous les documents officiels ». Ensemble !, en accord avec cette revendication, souligne que « des dirigeants politiques et militaires français ont apporté leur soutien aux génocidaires avant, pendant et après le génocide. »[7]

La ministre de la justice, Christiane Taubira, avait, avant son entrée au gouvernement en 2012, un positionnement personnel sur l’histoire française dans le génocide. Elle a visité le Rwanda en 2006 avec l’Union des Étudiants Juifs de France[8]. Elle a été témoin en faveur de SOS Racisme contre Pierre Péan en septembre 2009. Au procès pour incitation à la haine raciale, elle y a traité la prose de l’auteur de ‘Noires fureurs, blanc menteurs’ de « propagande reprenant des clichés utilisés par les génocidaires »[9]. Bernard Debré et Hubert Védrine étaient, eux, témoins adverses défendant Pierre Péan[10]. Après que François Hollande ait annulé son déplacement à Kigali le 7 avril 2014, elle n’a pas fait pas de commentaire. Bernard Cazeneuve, nouveau ministre de l’intérieur, était en 1998 avec Pierre Brana, l’un des rapporteurs de la Mission d’information parlementaire (MIP), qui avaient admis de « de graves erreurs d’appréciation ». Lui aussi, reste silencieux depuis le 7 avril.

Laurent Fabius a été laconique le 15 avril à l’Assemblée nationale. Le matin, pendant les questions au gouvernement[11], il cite d’abord la MIP : « Si la France n’a pas apprécié à sa juste valeur la dérive politique du régime rwandais, elle a été le pays le plus actif pour prévenir la tragédie de 1994, et le seul, c’est moi qui le souligne, avoir tenté de mobiliser la communauté internationale pour aider les victimes. » Puis, il poursuit : « … voilà que des propos qu’il faut bien juger inacceptables ont été tenus et lorsque des propos sont inacceptables, le rôle du gouvernement c’est de les juger et de les dire comme tels. Cela ne signifie pas que l’avenir soit fermé. Nous coopérons avec le Rwanda sur beaucoup de terrains notamment au Mali et république centrafricaine, il y a d’autre coopération possible et nous souhaitons qu’elles soient établies mais elle ne peuvent pas être établi sur quelque chose qui ne soit pas la vérité, et la vérité, c’est ce que je viens de dire. » L’après-midi, devant une commission des affaires étrangère qui suit la ‘consigne’ sans broncher, il n’aura rien besoin de rajouter[12].

Jean-Yves le Drian est chargé de faire passer le message à l’armée. Cela est fait le 11 avril[13]: « …certaines accusations ne peuvent rester sans réponse. L’honneur de la France et de ses armées, c’est d’avoir, avant d’autres, réagi au drame qui se déroulait sous le regard d’une communauté internationale paralysée. … Cette opération (Turquoise), … répondait à un but et un seul, celui de créer sur une partie du territoire rwandais, une zone humanitaire sûre, qui allait permettre de sauver des dizaines de milliers de vies humaines. Tel était l’ordre d’opération de Turquoise et telle fut la mission exécutée. .. Vingt ans après, nous assumons pleinement cette Histoire. Nous l’assumons d’autant mieux que la France ne s’est pas dérobée à son devoir d’introspection critique. La mission d’information sur le Rwanda de la commission de la défense de l’Assemblée nationale, présidée par le député Paul Quilès, a questionné sans tabou, en 1998, les motivations et la réalité de l’engagement français au Rwanda. Les conclusions de la mission, indépendante et pluraliste, ne laissent aucune place aux accusations inacceptables qui ont été proférées à l’encontre de l’armée française ces derniers jours. »

La communication étant maîtrisée, seuls ont parlé les ministres en charge des dossiers, aux affaires étrangères et à la défense. Il s’agit de nier à la fois les accusations et la nécessité d’enquêter, pour laisser passer la tempête. Ainsi, un nouveau groupe de dirigeants français nie la vérité historique pour protéger, en apparence, l’Etat. Se faisant, ils entrent dans une complicité indirecte et au sens large en protégeant des personnes plus directement impliquées dans le génocide, s’impliquant légèrement mais suffisamment pour tenter de fermer le dossier dans une sorte de ‘non-lieu officiel’ qui ne donne pas son nom.

Ces mêmes personnes, François Hollande, Jean-Yves le Drian et Laurent Fabius sont aussi les principaux artisans en 2013 de la relance de la Françafrique et de la collaboration avec les dictatures sous l’influence de l’armée française[14]. Par les stratégies mises en œuvre, par les solutions poussées pour résoudre les questions les plus importantes, depuis la guerre au Mali, entre janvier 2013 et janvier 2014[15], des cadres de l’armée française ont décidé les orientations de la politique africaine française. La tentative de réhabilitation du pire dictateur des anciennes colonies, celui au bilan criminel le plus lourd, Idriss Déby, a conduit à relancer la collaboration avec l’ensemble des dictateurs.

Du Tchad au Rwanda, ce qui se joue actuellement, c’est la relation entre Etat et armée. Pourquoi n’est-il pas possible de réformer l’Etat sans mentir sur l’histoire et sur un bilan transparent? Les dirigeants français qui entre 1990 et 1994 n’avaient pas prévu la société de l’information post-internet font comme si aujourd’hui l’histoire ne s’écrivait pas beaucoup plus vite, et comme s’il était possible de cacher les faits comme au temps de la guerre d’Algérie.

Ainsi, une compréhension plus sincère entre la population française et l’armée française est empêchée. Après la guerre froide, l’armée française aurait besoin de réformes de ses objectifs, de ses méthodes ; la maintenir dans les carcans de ses erreurs anciennes empêche une adaptation aux nouveaux besoins internationaux. Comment parler avec la communauté internationale d’ingérence humanitaire, de prévention des crimes de masses, ou de devoir de protéger, sans crainte de dérives, si n’a pas été crevé l’abcès du paroxysme de la Françafrique au Rwanda. Personne n’est dupe, même si la diplomatie internationale évite d’aborder publiquement le sujet. Comment donner confiance aux autres pays européens pour intégrer l’armée française dans une stratégie européenne sans exporter vers l’Union européenne les dérives systémiques de la politique française ?

Le 16 avril, la commission défense de l’Assemblée nationale, qui a l’habitude de travailler avec le ministère de la défense et les généraux de l’armée sans faire preuve d’esprit critique, a écouté Hubert Védrine[16]. Au milieu des députés PS et UMP, seul François de Rugy d’Europe Ecologie Les Verts a été vraiment désobligeant en interrogeant sur la connaissance d’un plan génocidaire, sur la fuite des génocidaires vers le Zaïre grâce à Turquoise, sur les déclassification des documents.Les députés de l’opposition conservatrice au gouvernement n’ont pas vocation à aider le gouvernement, même pour une crise qui dépasse les clivages, et, d’autres questions légèrement sérieuses semblaient posées pour que cela ait l’air vrai. Cette audition suffit ponctuellement à maintenir une illusion de gouvernance minimale, et elle peut être interprétée à la fois comme un début de potentiel processus de travail des parlementaires, ou, au contraire, ce qui est bien plus probable, comme une diversion pour mieux enterrer le dossier. Paul Quilès, le président de la MIP s’exprime aussi dans les media avec les mêmes arguments, à quelques nuances près, qu’Hubert Védrine[17].

Pour les parlementaires, faire de la politique, est-ce accepter d’interpréter et d’appliquer des directives codées issues du sommet, entre obéissance et raison d’Etat ? Plus grave encore, dans ces conditions, sont les espèces de débuts d’aveux d’Hubert Védrine, en particulier sur les ventes armes ou sur la connaissance du ‘plan’ génocidaire: maintenant, il semble faire comme si les faits imputables à une complicité de génocide étaient sans gravité, étaient normaux. Dans le flou de ses réponses, il prend néanmoins à témoin les parlementaires, il les invite à glisser avec lui dans une acceptation, de l’inacceptable, dans une stratégie de quitte ou double, peu risquée, entre un peu plus de vérité et beaucoup plus d’ ‘amnistie’, tant qu’il considère une ‘amnistie’ implicite lui est globalement acquise. Dans ce presque piège de la prise à témoin théâtralisée sous une pression cachée correspondant à une idée de la ‘raison d’Etat’, se devine la méthode très françafricaine d’implication progressive, d’une diffusion progressive d’un accord avec l’impunité, avec une dimension spectaculaire, publique qui la conforte. Certes, Védrine se défend comme il se doit, mais, l’absence de compétences et de volonté suffisantes des parlementaires, globalement, pour l’interroger correctement révèle d’abord une mise en scène dans le contexte marqué par une ‘consigne’ présidentielle tournée vers le silence.

Au PS, il faut être jeune pour avoir le droit ou ‘l’irresponsabilité’ de se plaindre, et c’est une personne très jeune qui ose dire tout haut ce que d’autres pensent tout bas. A la commémoration parisienne du 7 avril, la présidente des Jeunes socialistes, Laura Slimani, résume le malaise[18] : « j’ai été choquée par la réaction de certains responsables politiques qui refusent de mettre des mots sur les choses. La construction de la réalité passe par le langage. Refuser de mettre des mots sur les choses c’est nier la réalité, c’est nier le génocide. .. Ce n’est pas à ma génération, qui était à peine née en 1994, de reconnaître, dans 20 ans, ce qui s’est passé, il y a 20 ans… Les jeunes générations d’historiens, de journalistes et de responsables politiques dont je fais partie, voient trop l’hypocrisie qui règne et veulent en finir avec cette tradition de l’impunité. .. parce que l’apaisement passera par la transparence et l’indispensable travail des historiens, il faut lever le secret défense sur les documents concernant les relations France-Rwanda avant 1994. Il faut édifier un mémorial en France pour les victimes du génocide, … il n’est pas anodin de remarquer qu’aujourd’hui ce sont les mouvements de jeunesse qui sont présents, de droite comme de gauche, contrairement à nos aînés. .. Aujourd’hui il faut faire preuve de courage. » Quelques jours avant, Patrick de Saint-Exupéry estimait lui-aussi que[19] « les ainés sont en train d’essayer de gagner du temps… ils essayent de faire basculer les responsabilités sur les générations suivantes. » La méthode utilisée pour limiter le scandale de la collaboration avec les nazis a été de ralentir l’émergence de la vérité publique et officiellement admise jusqu’à ce que les dirigeants impliqués soient assez vieux ou morts.

Des personnes physiques se sont cachées derrière le concept de ‘France’, derrière les principes de responsabilité et de continuité de l’Etat, derrière une ‘raison d’Etat’ détournée à leur profit hors du droit. En cela, l’implication française dans le génocide du Rwanda rejoint les autres implications criminelles enfouies dans l’histoire de la Françafrique. La question de savoir si les dirigeants militaires ou les dirigeants politiques sont plus ou moins responsables est un faux débat[20]. Les 2 sphères de l’Etat ont suffisamment interagi entre 1990 et 1994 au travers de décisions d’un cercle restreint, agissant secrètement, en ‘circuit fermé’. Cette question ne peut encore que brouiller les pistes pour éviter le débat plus sensible sur la responsabilité individuelle des dirigeants agissant au nom de l’Etat. Pour que puisse être mise en œuvre une politique secrète, l’exécutif n’a pas consulté les parlementaires, et la population française n’a pas été informée.

Quelles sont les responsabilités individuelles, et, quelles sont les responsabilités collectives ? En attendant une réponse politique et juridique, un cercle vicieux soigneusement entretenu permet aux politiciens de ne pas prendre leurs responsabilités. Depuis 20ans, le négationnisme, la désinformation, la confusion entretenue, l’intoxication, l’obstruction de la justice, et l’impunité ont été possibles sans réaction de la majorité du monde politique, une complicité indirecte et de plus bas niveau se diffusant, verrouillant, bloquant l’avancée de la vérité et de la justice. En avril 2014, une nouvelle couche est posée pour tenter d’enfouir plus encore, l’histoire entre 1990 et 1994 mais aussi après le génocide, l’histoire de l’effacement de l’histoire. Mais « les faits sont têtus » autant pour avant, que pour pendant et que pour après. La politique affichée de déni d’avril 2014, pressentie dès avril 2013, sera analysée en fonction des alertes des dernières années, qui s’accumulent du fait de l’écriture de l’histoire qui se cristallise. Au fur et à mesure que les informations sortaient pendant 20 ans, il y a eu diffusion progressive d’un déni et d’une opposition à ce déni, sans résoudre le problème initial. Revenir au point de départ du secret des décisions permettrait de repenser l’ordre et la logique des responsabilités.

En avril 2014, les accusations de Paul Kagamé, qui ne faisaient que répéter des accusations annuelles, ont été utilisées comme prétexte pour occulter les accusations correspondants aux faits, en recréant artificiellement et superficiellement un conflit entres Etats. Les dirigeants français se retrouvent une nouvelle fois à protéger les personnalités questionnées ou soupçonnées de complicité et qui se défendent ‘au nom de la France’, pris au piège d’un engrenage qu’ils n’ont pas le courage d’arrêter. Ainsi, l’ensemble des citoyen-ne-s français-es est lui aussi pris à témoin d’une mascarade de conflit entre Etats, basée sur l’ignorance et l’impossibilité pour la vérité et la justice d’avancer assez vite et de franchir les obstacles. Paul Kagamé s’est permis de préciser[21] : « Ce n’est pas la France que j’accuse, ce sont les faits historiques qui mettent en cause certaines personnes. »

Les faits sont suffisamment connus malgré les nombreuses zones d’ombre. Les accusations de complicité avec les génocidaires concernent plusieurs phases : la guerre secrète contre le FPR et la formation de l’armée rwandaise[22] pendant l’opération Noroît réalisée avec la connaissance d’un risque élevé de génocide dû à l’Etat allié, au début du génocide les manquements de l’opération Amaryllis et le positionnement ambivalent à l’ONU, puis les relations anormalement forte avec le gouvernement intérimaire et le flou sur les ventes d’armes hypocritement censées être utilisées pour protéger les frontières, les objectifs ambigus et les erreurs de l’opération Turquoise, la continuité du soutien à des génocidaires après le génocide. L’essentiel des mécanismes de la complicité avec les génocidaires est comprise. Il reste à déterminer les responsabilités individuelles des dirigeants français, et à en tirer jusqu’au bout les conséquences, au niveau national et international.

La complexité du lien entre responsabilités pénales individuelles de dirigeants et la responsabilité de l’Etat apparaît au travers du scandale et de son potentiel de génération de crise. Des limites de la constitution de la Ve république deviennent visibles, en particulier la dangerosité d’une politique étrangère contrôlé par la présidence sans contre-pouvoir suffisant. Il aura fallu toute la pesanteur omniprésente de la Françafrique pour éviter que cela ne saute aux yeux. Des individus profitent de failles et entrainent le monde politique dans un cercle vicieux : pour eux, tant que la culpabilité étatique ne serait pas démontrée, les culpabilités individuelles ne pourraient être dénoncées. Parlant au nom de l’Etat, ils se justifient de se protéger pour protéger l’Etat. Ils en appellent à une solidarité illégitime. Ils utilisent des zones de non-droit, des failles des institutions, et corrompent ainsi ces institutions. Même si les crimes sont imprescriptibles, le temps de trouver une solution pour éliminer l’impunité est aussi le temps d’un long dérèglement et d’une détérioration qui se poursuit.

Depuis 2008, les négationnistes et les défenseurs des personnalités questionnés ou soupçonnées reculaient, étaient de moins en moins crédibles. Parce qu’il y a un droit à la défense, et un esprit dialectique pour étudier les affaires, ils occupent toujours les media mais leur message n’est plus cru. Entre 2008 et 2014, les preuves des complicités françaises et des tentatives d’obstruction de la justice et de falsification se sont accumulées. L’accélération d’avril 2014, dans les media, ne fait que confirmer un mouvement général de déblocage de la vérité historique. La stratégie élyséenne et gouvernementale ne semble pas avoir anticipé la désagrégation de la défense dans les media des soupçonnés français de complicité. Peut-être l’exécutif a-t-il cru que les journalistes se montreraient aussi passifs que sur la réhabilitation du dictateur tchadien et la relance de la Françafrique en 2013. L’écart s’est creusé entre les discours de la majorité des politiques, des conservateurs au Parti socialistes, et le discours des journalistes, des associations, et des chercheurs, il est dorénavant surréel.

Les contre-feux utilisés depuis 20 ans ne fonctionnent plus : la concurrence avec l’influence anglo-saxonne, la confusion autour de l’affaire de l’avion occultant le coup d’Etat et insinuant un génocide spontané, les accusations contre Paul Kagamé relatives à la guerre au Congo Kinshasa pour imposer de mélanger les deux périodes et faire contrepoids, la focalisation sur les objectifs de Turquoise occultant l’ensemble de la politique sur plusieurs années, l’idée d’une MIP suffisante ainsi instrumentalisée pour tenter d’enterrer l’affaire, le rejet des accusations excessives ou fragiles de participations directes. Un nouveau contre-feux est relancé en 2014 : la politique française autour des accords d’Arusha aurait défendu la ‘démocratie’ au Rwanda. Il est bien connu que, concernant le soutien de la politique française à la démocratie en Afrique, alors que nombre de dictateurs ont organisé des élections fraudées pour rester au pouvoir avec une caution française, le mensonge d’Etat est omniprésent depuis 1990[23], et l’argument ne résistera pas à l’analyse du contexte. Ces justifications ne servent qu’à faire semblant d’avoir encore des arguments pour avoir le droit de ralentir l’éclatement du scandale, de retenir l’accès à des informations ou de garder limités les moyens de la justice. De plus en plus cet ‘écran de fumée’-là, ne jouera plus que contre son camp. Les français-ses sont maintenant averties qu’on leur a menti et caché la vérité. Le doute qui se répand joue maintenant contre les personnes soupçonnées.

Dans ce jeu de dupes, le fonctionnement des institutions continue de se détériorer, dans la relation entre gouvernement et parlementaires, dans la relation entre l’armée française et la population. L’armée française est présentée comme appréciée au travers de sondages, en réalité, grâce à une politique de communication qui efface tous les points qui dérangent, au risque de développer un reflexe nationaliste simplificateur figeant l’opinion dans une position défensive, source de malentendus futurs, exactement comme avec la guerre d’Algérie. De l’impunité au racisme, la causalité est connue.

Cependant, surtout grâce à un sursaut des media, en 2014, le terme même de ‘complicité’ a fini par s’imposer, globalement. L’idée que des complices français pourraient avoir à rendre des comptes à une justice se répand. Comme l’indique souvent Patrick de St-Exupéry, qui en a fait la couverture de son livre, et a presque fini de gagner en justice le droit de le faire, la liste de personnes principales impliquées, une trentaine selon lui, est connue. Ces personnalités soupçonnées ou refusant d’être questionnées méritaient d’avoir le droit de se défendre en fonction d’un droit définissant des incriminations. Au-delà d’une certaine collégialité et de l’augmentation d’un déni collectif au fil du temps, les responsabilités individuelles sont diverses et variées.

L’instruction du juge Bruguière a été critiquée au point que certains juges exprimeraient en privé que la réputation de la justice a été atteinte et qu’elle devra se montrer maintenant impartiale, sérieuse et ferme face à d’éventuelles tentatives de pressions politiques. La collaboration si invraisemblable du juge Bruguière avec Paul Barril et de l’espion Fabien Singaye est décrite en détails dans le livre de David Servenay et Benoît Collombat « Au nom de la France ». Ces auteurs décrivent une stratégie d’intoxication.

Plus est évident le déni des politiques, plus la justice devient par défaut arbitre entre versions adverses. Depuis 20 ans, tout a été fait pour la ralentir. Seule la création d’un pôle spécialisé dans les crimes de génocide, les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre au sein du tribunal de grande instance de Paris a redonné l’espoir début 2012, mais les procédures sont trop nombreuses pour les moyens. Le contrôle des moyens révèle la persistance de l’influence du monde politique sur la justice.

La justice internationale s’est développée dans les années 2000, et l’imprescriptibilité des crimes s’est ainsi imposée tardivement. Comme dans une partie des affaires en Françafrique, la responsabilité de l’Etat s’est retrouvée engagée par l’action et les erreurs d’individus. S’il faut déconstruire l’engrenage reliant ces personnes à l’Etat, le transfert des responsabilités comme une ‘infection’ systémique, la justice aura un grand rôle. Cependant, quelques juges ne pourront pas porter seul-e-s le poids de la ‘désinfection’ de la République sur leurs épaules.

Des journalistes et des associations continuent de combler le vide laissé par les juges et les historien-ne-s. Mais les moyens des associations qui se portent partie civile dans les procès très nombreux, en particulier Survie[24] et la FIDH[25], sont faibles. La problématique de la protection des ‘lanceurs d’alertes’ se pose, à défauts de remerciements. Combien de temps, cette organisation bancale de la recherche de la vérité, peut-elle durer ?

Combien de temps la ‘politique de l’autruche’ des élu-e-s d’avril 2014 résistera-t-elle à la pression ? La capacité des politiques à s’engager dans une accélération visible du travail de mémoire, de justice et de réparation sera, dans le futur, observée avec attention en fonction du bilan du 20e anniversaire. Une reconnaissance officielle du rôle diplomatique et militaire de l’Etat avant et pendant le génocide est indispensable. La communication aux magistrats des documents classifiés et pièces à conviction, l’augmentation des moyens du pôle spécialisé dans les crimes de génocide, les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre permettront du juger des efforts pratiques pour aller jusqu’au bout de la recherche de la vérité. Et puisque la justice ne peut pas seule remplir le vide laissé par le politique défaillant, une Commission d’enquête parlementaire impliquerait les élu-e-s dans une résolution d’une crise institutionnelle, s’ils et elles souhaitent montrer qu’ils et elles sont sortis de l’indifférence, de l’incompétence, ou de l’irresponsabilité. La confiance des citoyens ne pourra revenir que par l’accès au public des documents officiels concernant la politique française avant, pendant et après le génocide.

Les responsabilités des chefs de l’Etat depuis 20 ans est interrogée. Les chefs de l’Etat garantissent-ils un fonctionnement suffisamment bon des institutions, et sinon, qu’est-ce qui les empêche de le faire ? Le rôle des Nations unies et du Conseil de sécurité dans la prévention des crimes de masse a lui aussi été mis en cause et le génocide des Tutsis du Rwanda a provoqué un sursaut et des progrès dans la prévention. En 2014, des risques de génocide ont été évoqués en Centrafrique, pour pousser vers une intervention au plus tôt, pour bloquer un processus et limiter le nombre de victimes. Mais en France, l’implication de l’allié tchadien dans la déstabilisation du pays est restée taboue pour le gouvernement et les parlementaires là encore adeptes d’une raison d’Etat malsaine. Au Tchad, l’armée française collabore depuis très longtemps avec un régime non démocratique et très répressif source de déstabilisation régionale. Ce nouveau et récent déni de l’exécutif français constitue une preuve, que les leçons du génocide des Tutsi du Rwanda ne sont pas encore comprises. Aujourd’hui encore, les dirigeants français sont d’accord pour « défendre un gouvernement » même tyrannique, pour ne pas perdre la « crédibilité de pays garant de la stabilité africaine »[26].

Plus généralement, la collaboration militaire installée dans une visée néocoloniale au moment des pseudo-indépendances continue avec une dizaine de dictatures dans les anciennes colonies en Afrique. Elle provoque constamment un retour vers une collaboration diplomatique avec des régimes haïs par les populations et une indifférence à l’Etat de droit ou à la démocratisation. Le projet politique proposé au Sommet de l’Elysée de décembre 2013 visait à poursuivre cette collaboration sans aucune considération pour la nature des régimes. Suite au pourrissement de la situation en Centrafrique fin 2013 et début 2014, ce projet est déjà dans une impasse. Le débat autour de la commémoration du génocide des Tutsi du Rwanda vient accentuer l’échec.

La fin des politiques secrètes basées sur des alliances avec les régimes ne respectant aucunement les droits humains est une exigence toujours d’actualité. François Hollande trouve en Afrique des terrains pour exister comme chef d’Etat, mais un ou plusieurs fantômes hantent les couloirs de son palais. Le père du Parti socialiste actuel et ses collaborateurs ont emprisonné ses successeurs à l’Elysée dans un passé trop lourd pour eux. Pour en sortir, il faudra « faire preuve de courage ». La falsification historique a échoué. Les dés sont jetés depuis longtemps.

Régis Marzin, 28 avril 2014,

Egalement sur le blog Regard * Excentrique : la revue de presse 2014 et la revue de presse 2012-2014 des politiques.

 

*
[1] 7 avril, Elysée,communiqué ‘Rwanda’ : http://www.elysee.fr/communiques-de-presse/article/rwanda/

*
[2] 26 avril 2011, le député Jean-Marc Ayrault répond à une interpellation de l’association Survie  (lettre non publiée par Survie) : https://regardexcentrique.wordpress.com/2012/10/20/actes-et-discours-vers-une-nouvelle-politique-francaise-en-afrique/#110426RwandaJMA

*
[3] 14.8.12, Rwanda – France : Kagamé et Hollande, du « changement » dans l’air ?, http://www.jeuneafrique.com/Article/JA2691p034-035.xml0/

*
[4] 6, 7, 8 avril, EELV : Emmanuelle Cosse : http://www.franceinter.fr/emission-tous-politiques-emmanuelle-cosse-le-choix-de-manuel-valls-nest-pas-la-bonne-reponse; http://www.rtl.fr/actualites/info/international/article/rwanda-eelv-demande-la-declassification-des-documents-se-rapportant-a-l-action-de-la-france-7770983204; http://www.bfmtv.com/video/bfmtv/politique/emmanuelle-cosse-genocide-rwanda-il-faut-lever-secret-defense-08-04-189329/

*
[5] Julien Bayou, minutes 26 ou101 : http://www.europe1.fr/MediaCenter/Emissions/Europe-matin-Thomas-Sotto/Sons/Europe-matin-Thomas-Sotto-07-04-14-1937327/

*
[6] 9 avril 2014, PCF, « la décision du gouvernement français est grave et regrettable » : http://www.pcf.fr/53408

*
[7] 7 avril 2014, https://www.ensemble-fdg.org/content/communiqu%C3%A9-de-ensemble-il-y-vingt-ans-le-g%C3%A9nocide-des-tutsis-commen%C3%A7ait

*
[8] http://crif.org/fr/alireavoiraecouter/Rwanda-Pour-un-dialogue-des-memoires-%28*%298971; Christiane Taubira est sans doute retournée au Rwanda en juin 2010 (à vérifier).

*
[9] http://reveil-fm.com/index.php/2009/09/13/511-paris-la-patte-de-kigali-dans-le-proces-pierre-pean

*
[10] 9.9.9 : http://tempsreel.nouvelobs.com/culture/20090909.OBS0497/pierre-pean-maintient-sa-these-sur-le-rwanda.html, 11.9.9 : http://www.liberation.fr/societe/2009/09/11/pierre-pean-en-appel-pour-le-rwanda_580901,

*
[11] http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/le-ministre-et-les-secretaires-d/laurent-fabius/interventions-a-l-assemblee-21604/voir-les-interventions-a-l/article/intervention-de-laurent-fabius-112286

*
[12] http://videos.assemblee-nationale.fr/video.5315.commission-des-affaires-etrangeres–m-laurent-fabius-ministre-15-avril-2014

*
[13] http://www.defense.gouv.fr/actualites/la-vie-du-ministere/l-operation-turquoise-au-rwanda-vingt-ans-apres

*
[14] 9 juillet 2013 : https://regardexcentrique.wordpress.com/2013/07/09/la-politique-africaine-francaise-sous-influence-militaire/

*
[15] jusqu’au départ en retraite du chef d’état major de l’armée française, l’amiral Guillaud le jour ou l’Elysée a contraint Idriss Déby a accepter les forces de l’ONU en Centrafrique.

*
[16] 16 avril, 10h30, Assemblée nationale, commission défense : audition Védrine : http://videos.assemblee-nationale.fr/video.5324.commission-de-la-defense–m-hubert-vedrine-sur-la-politique-de-la-france-au-rwanda-16-avril-2014

*
[17] Paul Quilès, Marianne 28 mars 2014 : http://paul.quiles.over-blog.com/2014/03/pourquoi-la-tragedie-rwandaise-reste-une-question-brulante.html, Le Monde, 8 avril : http://www.lemonde.fr/idees/article/2014/04/08/rwanda-en-finir-avec-les-accusations-aberrantes_4397374_3232.html

*
[18] http://www.jeunes-socialistes.fr/2014/04/discours-de-laura-slimani-lors-des-20e-commemorations-du-genocide-des-tutsi-au-rwanda/; https://www.youtube.com/watch?v=6eIFreDB5Lg

*
[19] http://www.dailymotion.com/video/x1lval0_20e-comme-moration-du-ge-nocide-des-tutsi-au-rwanda-rencontre-avec-patrick-de-saint-exupe-ry_news?start=61

*
[20] LCP 15 avril : http://www.lcp.fr/emissions/ca-vous-regarde-le-debat/vod/158136-genocide-au-rwanda-la-france-complice

*
[21] Kagamé sur France 24 (reportage externe) http://www.france24.com/fr/20140407-le-debat-rwanda-20-ans-commemoration-paul-kagame-france-partie-1/

*
[22] Les FAR étant passés de 3000 à 30000 soldats, ou plus, avec une limite très floue entre FAR et miliciens.

*
[23] Cf Collectif de solidarité avec les luttes sociales et politiques en Afrique http://electionsafrique.org/_Collectif-de-solidarite-avec-les_.html

*
[24] http://survie.org/genocide/?lang=fr

*
[25] Le Collectif des Parties Civiles pour le Rwanda étant lui spécialisé dans les soupçonnés génocidaires rwandais.

*
[26] Paul Quilès, Marianne 28 mars 2014 : http://paul.quiles.over-blog.com/2014/03/pourquoi-la-tragedie-rwandaise-reste-une-question-brulante.html

Publicités