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Togo, la démocratisation victime collatérale du conflit malien

4 février 2013

Togo, la démocratisation victime collatérale du conflit malien

 Article écrit pour le journal Billets d’Afrique de Survie, Février 2013

130420TogoCST_037RMarzin-001Législatives : une nouvelle confrontation pour obtenir la démocratie

Le combat pour la démocratie au Togo ne s’est jamais arrêté depuis la Conférence Nationale de 1990, et, aucune autre ex-colonie française n’a connu un parcours aussi tumultueux pour tenter de vaincre la dictature. Eyadéma père et fils n’ont jamais réussi à détruire l’opposition malgré tous leurs efforts pour la désorganiser. Les partis démocratiques ont gardé le soutien d’une majorité de la population malgré les soubresauts. La trahison de l’‘opposant historique’ Gilchrist Olympio en 2010, a entrainé le déclin de son parti, l’Union des Forces de Changement, rapidement remplacé dans son rôle de force principale de l’opposition par l’Alliance Nationale pour le Changement (ANC), présidée par Jean-Pierre Fabre. Chaque étape depuis la Conférence Nationale a été analysée pour désamorcer les pièges. La dictature s’est adaptée à son opposition et, depuis les massacres du coup d’état de 2005, aux pressions internationales. Le rapport de force actuel est le résultat de cet historique. Le clan au pouvoir, composé des derniers politiciens et militaires fidèles au président, est divisé et affaibli mais refuse d’accepter la possibilité d’une alternance qui mettrait aussi fin à l’impunité. Une partie de la société civile s’est engagée pour former avec l’ANC le Collectif Sauvons le Togo, qui anime chaque samedi depuis début 2012, des manifestations à Lomé.

Chant du cygne ou ‘Reichstag’ togolais ?

L’intervention française au Mali a commencé le 10 janvier. Au Togo, des incendies ont détruit plusieurs bâtiments de marchés, à Aného, le 4 janvier, puis à Kara, le 10, et à Lomé, le 12. Le dernier et principal de ces incendies criminels a eu lieu pendant une phase de très forte mobilisation, l’opposition organisant 3 jours de manifestation. La répression était alors grandissante, et, le CST appelait à ne pas céder à la terreur.[1] Gérard Adja, vice-président du parti politique Obuts a été le premier arrêté, le 13 janvier. Plus d’une trentaine d’arrestations ont suivi dont celles de 20 personnalités des partis ANC, Obuts, et ADDI, et quelques militants du CST. Le président d’Obuts d’Agbéyomé Kodjo a été interpellé le 16 janvier suite à une levée contestable juridiquement de son immunité d’ancien premier ministre. Quelques jours avant, des rumeurs malines le désignaient comme préparant un coup d’état. Les dernières semaines, il s’était surtout activé à renforcer l’opposition en prenant contact avec les autorités françaises pour les informer. Simultanément, le pouvoir togolais a accéléré les annonces sur l’organisation des législatives. Le 17 janvier, les premiers des 733 soldats togolais arrivaient à Bamako. Le 25, le ministre de la sécurité, le colonel Yark, ancien directeur général de la Gendarmerie nationale, qui était accusé de tortures en 2005 par l’OMCT[2], a accusé l’ANC, l’Obuts et le CST d’être les investigateurs des incendies. Les journalistes subventionnés par le régime se sont aussitôt lancés dans la désinformation. Des soi-disant témoins, tous inconnus, ont parlé à la télévision, rappelant les méthodes d’Eyadéma des années 90. Ces témoignages et le tapage ont d’abord semé le doute dans la population. Les absurdités du montage sont maintenant visibles, avec, entre autres, certains ‘témoins’ qui n’étaient pas présents sur les lieux[3]. Le CST demande une enquête internationale.

L’Union européenne embourbée

Faure Gnassingbé tente de détruire son opposition en profitant que tous les regards soient tournés vers le Mali, et, pour l’instant, il a réussi, sans déclencher la moindre réaction internationale. Le CST, la presse, ont critiqué l’Union européenne, et son chef de délégation, Patrick Spirlet, accusés de complaisance. Piégée par sa méthode de négociation sans fermeté, l’UE n’a pas été capable de réclamer que les législatives tiennent compte des recommandations qu’elle avait rédigées en observant les législatives de 2007 et à la présidentielle de 2010. Les compromissions européennes ayant été trop visibles en 2010, l’UE n’a pas financé les législatives. En attendant, elle gaspille pour de l’observation dite ‘domestique’ 2 millions d’Euros, dont 1 pour une mission hasardeuse de l’institut de Gorée. La méthode de fraude principale qui sera employée pour les législatives de 2013 est déjà connue: le découpage des circonscriptions totalement déséquilibré pour permettre au parti au pouvoir, le RPT-Unir, d’obtenir une très large majorité de sièges avec une minorité de votes. L’UE n’a aucunement insisté sur la nécessité d’un redécoupage fonction de la démographie. Ce silence, tant qu’il dure, implique l’UE dans la fraude électorale en préparation. Un groupe d’organisations françaises regroupées dans le Collectif de Solidarité avec les Luttes Sociales et Politiques en Afrique, l’a mis en exergue dans un courrier envoyé le 18 janvier à Catherine Ashton et Andris Piebalgs pour demander un véritable soutien à la démocratie.[4] Le 1er ministre du Togo, Ahoomey-Zunu, s’est déplacé, du 23 au 25 janvier, à Bruxelles, où il a rencontré la députée européenne Michèle Striffler, vice-présidente de la Commission du développement, devenue soutien du régime à la manière de Louis Michel, après avoir, avec lui, participé à la trouble délégation de parlementaires des élections de 2010, puis Leonor Veira Sousa, du Service Européen d’Action Extérieure (SEAE), et Pierre Amilhat, directeur Afrique de l’Ouest et Centrale de la Commission au développement. Il a aussi rencontré la présidente du sénat belge, Sabine de Bethune, et le ministre des Affaires étrangères belge, Didier Reynders. Aucune critique publique n’est venue ternir ce voyage idyllique. La priorité de l’Europe semble être la construction d’une politique Européenne de défense, qui aurait des retombées économiques. Les efforts au Mali surviennent suite aux progrès dans l’organisation collective dans la lutte contre la piraterie en Somalie. Si le Togo est abandonné, si la démocratisation en Afrique est provisoirement sacrifiée, si les efforts après 2011 pour associer démocratisation et développement sont oubliés, c’est que les enjeux internes européens prennent le dessus. Fin 2011, Jean-Pierre Fabre accusait Louis Michel d’être « impliqué dans des structures familiales d’affaires qui exploitent et saignent l’Afrique »[5]. La fragilité du régime de Faure Gnassingbé initialement entaché par les massacres, semble avoir conduit le tyran habitué à distribuer des cadeaux, à sophistiquer un ‘système d’échanges de services’ en sélectionnant des personnes clés, comme avait pu le faire Ben Ali en Tunisie. Des doutes continueront longtemps de subsister sur l’impact d’une corruption constamment évoquée mais jamais prouvée dans le déroulement des processus électoraux au Togo. Malheureusement la vérité n’éclatera qu’une fois la dictature vaincue. En attendant, la méthode de démocratisation progressive, par pression au niveau droits humains et budgets d’aide au développement, a atteint ses limites. Elle se confronte à l’obstacle final : les derniers acteurs au pouvoir, tous impliqués dans des crimes, massacres de 2005, tortures, ou détournement des richesses du pays, ne quitteront pas d’eux-mêmes le pouvoir, de peur de la justice.

L’Etat français entrainé dans un engrenage

Si le nouveau gouvernement français souhaite avancer vers la fin de la Françafrique, il peut déplacer certains diplomates des ambassades très impliqués dans la collaboration avec les dictateurs. Les actes, le courage, ou les connaissances manquent. La collaboration la plus scandaleuse au Togo reste l’implication des militaires français « à tous les étages ». Une excuse est parfois exprimée : ce serait pire si le pays cherchait un soutien ailleurs et le Togo utilise déjà les services d’israéliens pour la surveillance d’internet et du téléphone. François Hollande, ses conseillés, et Laurent Fabius sont considérés comme indécis, peu connaisseurs de l’Afrique, bien que l’intervention au Mali impressionne, et influençables. Faure Gnassingbé, qui annonce depuis début janvier des législatives le 24 mars, profite que les français aient besoin de ses soldats, pour tenter d’imposer un scrutin organisée sans concertation avec l’opposition, comme s’il essayait d’entrainer, par cet échange, les autorités françaises dans un fonctionnement de la Françafrique modifié après l’alternance à Paris. Deux experts français sont venus enquêter sur les incendies, uniquement sur des aspects techniques secondaires, ce qui ne peut que servir le pouvoir dans son attaque de l’opposition. Le 1er ministre du Togo, Ahoomey-Zunu, suite aux 3 jours à Bruxelles est passé du 28 au 30 janvier à Paris. Il a croisé le directeur général de l’Agence Française de Développement, Dov Zerah, a vu Laurent Fabius le 30, et « rien n’a filtré des discussions »[6]. L’arrangement actuel apparait comme un échange de soldats contre un soutien implicite par le silence à l’attaque de l’opposition démocratique, gage d’une validation future de la fraude électorale. S’il se confirme, associé à la médiocrité de la politique européenne au Togo, il pourrait avoir de très lourdes conséquences, au Togo, et par la relance de la Françafrique.

Vers une victoire à la Pyrrhus ?

La situation au Togo risque de dégénérer encore. L’équilibre autour d’une ligne de front établie en 2010 est rompu. Les accusations contre les opposants principaux ont conduit le rapport de force vers un « tout-ou-rien ». Les législatives au Togo sont, à l’échelle de l’Afrique, stratégiques, car « il s’agit d’un des seuls pays subissant une dictature militaire à façade démocratique où le régime pourrait quitter le pouvoir par les urnes, l’opposition ayant réussi à rester électoralement forte malgré les manœuvres récurrentes visant à la déstabiliser.» [4] Cette  situation risque de ne bientôt plus être maîtrisable et la responsabilité des occidentaux dans la dégradation apparaîtra sans doute, mais, trop tard, comme bien souvent. A plus long terme, les coups de boutoirs assenés sur l’opposition démocratique par un régime mettant dans la bataille ses dernières forces, risquent de la fragiliser suffisamment pour mettre en danger le déroulement d’une alternance politique capable d’éloigner définitivement le pays de la dictature.

Régis Marzin, 2 février 2013

 Article écrit pour le journal Billets d’Afrique de Survie, Février 2013,  L’article publié par Billets d’Afrique a été réduit pour une question de place.


[3] 29 janvier, L’Alternative, Incendies et supposés résultats de l’enquête : Le bidonnage du colonel Yark Damehame : http://lalternative-togo.com/incendies-et-supposes-resultats-de-lenquete-le-bidonnage-du-colonel-yark-damehame/

[4] Togo, élections législatives – Lettre ouverte du Collectif de Solidarité avec les Luttes Sociales et Politique en Afrique à Mme Ashton et M.  Piebalgs : http://www.electionsafrique.org/Togo-elections-legislatives-Lettre.html

[5] 24 novembre 2011, Jeune Afrique, Louis Michel veut déposer une plainte en diffamation contre Jean-Pierre Fabre http://www.jeuneafrique.com/Article/ARTJAWEB20111124161605/

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