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Quelle nouvelle orientation de la politique française en Afrique ?

28 octobre 2012

Quelle nouvelle orientation de la politique française en Afrique ?

Régis Marzin, Paris, pour Tribune d’Afrique du 30 octobre 2012

Hollande-et-KabilaLa politique africaine de l‘état français sous Sarkozy s’était définie pour arriver dans une impasse que son départ du pouvoir permettrait d’occulter. Pendant son quinquennat, bien qu’il y ait eu de nouvelles mutations, les progrès sont venus, bien plus de l’usure du système néocolonial français et de son inadaptation au contexte géopolitique international, que de décisions issues d’une stratégie officielle assumée, même si les interventions militaires en Côte d’Ivoire et en Libye ont pu donner une impression inverse dans une deuxième phase. En arrivant au pouvoir, François Hollande, le gouvernement socialiste et sa nouvelle majorité n’avaient pas le choix : il fallait combler rapidement un vide, et la définition de la politique étrangère ne pouvait, dès lors, que faire partie d’un processus de « normalisation » plus large, de renouvellement du fonctionnement des institutions. Le Parti Socialiste a été porté au pouvoir par les électeur-trice-s, focalisé-e-s sur des questions politiques, économiques, françaises ou européennes, et, une certaine  incompétence sur les affaires internationales, en particulier concernant l’Afrique, était visible pendant la campagne et au travers de l’absence de proposition concrètes dans le programme.  Cela mettait aussi en évidence le dynamisme de son allié Europe Ecologie les Verts, et du Front de Gauche. Pour l’Afrique, il était certain que des opportunités allaient s’ouvrir mais les modalités, la profondeur des réformes, et les rythmes, étaient jusqu’à la prise de pouvoir totalement mystérieux.

La nomination du gouvernement a donné une idée des perspectives. Jean-Marc Ayrault est peu connu sur les débats de politique étrangère. La confirmation de Fabius aux Affaires Etrangères a mécontenté ceux et celles qui attendait de l’alternance une fin plus rapide de la « Françafrique », parce que son ancienneté, et son passé d’ancien premier ministre de Mitterrand, évoquent la période de 1981 à 2002, riche en scandales. Son passage à Libreville et à Lomé, pour des conférences, pendant la campagne, a été compris comme à un message d’assurance aux dictateurs gabonais et togolais. L’arrivée d’un jeune ministre écologiste, au poste de ministre délégué au développement, Pascal Canfin, peu connu, bien qu’impliqué sur des questions économiques, a équilibré cette impression de départ. La fin d’un ministère de la Coopération est un symbole fort de changement vers la fin du néocolonialisme. Il s’est posé aussitôt une question de répartition des rôles. Il existe à la Commission Européenne, un Commissaire au Développement, et, au Parlement Européen, une Commission au Développement, marquée par la présence des écologistes, avec Eva Joly comme présidente. Le Commissaire au Développement, Andris Piebalgs, est responsable, autant que la Commissaire aux Affaires Etrangères, Catherine Ashton, des élections, le secteur clé pour l’évolution de l’Afrique. Le 9 juillet 2012, Pascal Canfin rencontrait Jean-Omer Beriziky, le premier ministre de transition malgache, pour parler de la «Feuille de Route», pour des élections à Madagascar, en mai 2013[1]. Fin juillet 2012, pour discuter de la crise malienne, Laurent Fabius a, lui, réalisé une tournée dans 4 pays, Sénégal, Burkina Faso, Niger et Tchad, et il n’a pas pris de précautions particulières pour éviter d’apparaître comme un soutien de dictateur reconnu mondialement. En allant chercher des troupes chez Idriss Déby, dans la pire dictature des ex-colonies françaises, où il n’existe que peu de respect des droits humains, il a entaché la démarche française, a laissé supposer qu’elle continuait selon les vieilles méthodes françafricaines, en dissociant la question de la démocratisation dans les pays de la CEDEAO de la question militaire et sécuritaire, alors que les maliens cherchent des solutions autant pour retrouver leur territoire que pour progresser dans le mode de gouvernement. Cela ressemble à une erreur politique, à un moment où le président de la république ne s’était encore pas positionné sur une politique générale en Afrique. Depuis, le ministre se montre assez discret en ce qui concerne l’Afrique subsaharienne, en dehors du Mali.

L’une des préoccupations du nouveau président français a été tout de suite l’expérimentation du protocole diplomatique autour des visites officielles, celles des chefs d’états à accueillir à Paris, et des voyages. C’est ainsi que sont apparues les distinctions entre visites à Paris avec ou sans tapis rouge, et réunion de travail où visite officielle. La question des dictateurs, ne concerne pas que l’Afrique. L’Elysée a été rapidement accessible à des chefs d’états de régimes non démocratiques du moyen orient[2] : le 7 juin, le premier ministre du Qatar, monarchie autoritaire, Cheikh Hamad bin Jassim Al Thani, le 11 juin, le fils du roi Abdallah d’Arabie Saoudite, Mitaeb Bin Abdallah Bin Abdelaziz Al Saoud[3], le 3 juillet, Abdallah II de Jordanie, le 11 juillet, le prince héritier d’Abou Dhabi, Cheikh Mohamed bin Zayed Al Nayan, et pour conclure, le 23 juillet, Hamed ben Issa Al Khalifa, roi de Bahreïn, pays dans lequel 60 personnes ont été tuées dans la répression du ‘printemps arabe’ depuis mars 2011[4]. Pour l’Afrique, la visite de Mohammed VI, roi du Maroc, le 24 mai, est passée inaperçue. Hollande et ses conseillés s’attendait donc à pouvoir accueillir Ali Bongo discrètement le 5 juillet, sans plus de réactions, et ont ignoré la passion et les enjeux autour de la fin de la Françafrique. Pendant la campagne, les Verts et Eva Joly avaient finalement mis en sourdine la contestation sur le sujet. Sous l’effet de l’action conjuguée de la société civile française piquée au vif, avec l’association Survie encore une fois, du Parti de Gauche, de la société civile gabonaise combative menée par Georges Mpaga et Marc Ona du collectif Cà suffit comme çà ! et des opposants du parti Union Nationale surtout, la visite d’Ali Bongo a tourné au cauchemar pour celui-ci. Suite à une conférence de presse virulente près d’un Bien Mal Acquis, la presse française a surtout repris le discours de dénonciation de la dictature. L’Elysée a dû justifier sa réunion et insister sur la démocratie. Cette mésaventure s’est doublée d’une seconde, à l’Université du PS fin août 2012, quand de piteux envoyés d’Ali Bongo se sont fait prendre à se vanter d’une fausse invitation. L’ensemble du bruit de l’été autour du Gabon a suffit pour rappeler à la diplomatie française les risques d’un mauvais réglage initial de son protocole, et une certaine hésitation sur la méthode a pu apparaître ensuite. Ali Bongo, dépité, s’est depuis tourné vers d’autres cieux, allant chercher meilleure oreille en Turquie, à Cuba, et jusqu’au Rwanda, juste avant le sommet de la francophonie. En cette fin octobre, Faure Gnassingbé est à Dubaï, et, Sassou Nguesso prépare, lui, son voyage d’affaires en Russie, alors que la guerre en Syrie rappelle le climat de la guerre froide. De source non officielle, Idriss Déby, consulté sur le Mali, avait réussi à se faire inviter début octobre à Paris et ce voyage a été au dernier moment annulé, suite aux discussions, et peut-être à une certaine redistribution des rôles, pendant la 67e session de l’Assemblée générale de l’ONU fin septembre. Plus encore que le début de la mobilisation citoyenne, ce sont les contradictions interne au Parti Socialiste qui ont fini par se faire entendre. Le 11 octobre, le sénateur André Gorce a posé une question au gouvernement sur l’enquête de l’état tchadien sur la disparition de l’opposant tchadien Ibni Oumar Mahamat Saleh en 2008 : « … la France travaille avec le Tchad sur le dossier du Mali. Mais l’alliance n’implique pas la complaisance. C’est d’ailleurs justement parce que la France est engagée au Tchad que nous avons le devoir d’agir. A quelques jours du sommet de Kinshasa, ce peut être l’occasion de fonder notre politique en Afrique sur des principes solides… ».[5] A partir du couac avec Ali Bongo, le gouvernement a commencé à communiquer sur la méthode en essayant de sortir d’un paradoxe apparent, et c’est le ministre Pascal Canfin qui l’a le mieux exprimé, le 16 juillet dans un interview à Mediapart[6] : « La question est de savoir quel mode de relation est efficace avec des pays qui n’ont pas d’organisation démocratique. Parce que là, on parle de l’Afrique, mais on pourrait aussi parler de la Chine par exemple. Si on est dans le boycott, on n’a aucun levier et cela ne correspond pas à la réalité du monde. Si on est dans la surenchère et la polémique permanentes, on n’a aucun moyen de pression. Doit-on plutôt utiliser la relation bilatérale pour dire en privé ce qu’il faut dire ? Je pense que c’est la bonne ligne. » La sincérité de cette explication, qui pourrait être confondue avec une classique langue de bois, se comprend dans le contexte actuel. Déjà, les présidents correctement élus tels Macky Sall et Mahamadou Issoufou sont largement sollicités, alors que de nouvelles hypothèses circulent sur certains présidents mal-aimés.

D’autres changements de méthodes semblent, après les vacances d’été, commencer à se mettre en place de façon effective : l’écoute des associations françaises, et surtout des sociétés civiles et oppositions aux dictatures. Cela est clairement le cas avec le Gabon, déjà. Le Parti Socialiste met la main à la pate mais c’est surtout Thomas Mélonio, conseillé à l’Elysée qui semble le plus enclin à gérer les mouvements et dialogues. Celui-ci a également reçu le leader togolais Jean-Pierre Fabre le 4 juillet 2012. Le Parti Socialiste lui-même et son secrétaire à l’international, Jean-Christophe Cambadélis, sont sortis du silence sur les élections en Afrique depuis les législatives au Gabon fin 2011 et prennent maintenant régulièrement position[7], toujours plus à l’aise sur l’Afrique du Nord, l’Egypte ou la Tunisie, mais également de plus en plus bavards sur l’Afrique subsaharienne.

La campagne n’ayant aucunement fixé d’orientation générale de la politique africaine, un discours fondateur était très attendu. Le discours de François Hollande aux ambassadeurs de fin août a indiqué qu’il faudrait attendre le sommet de la Francophonie à Kinshasa[8]. Cela a finalement été fait la veille du voyage à Paris, dans un interview[9], puis à Dakar, et complété à Kinshasa. Trois jours avant le voyage, le 9 octobre, la conférence de presse avec Ban Ki Moon, très dure sur la démocratie en RDC, a donné le La[10]. Dès son interview à Paris, François Hollande a insisté sur la démocratie : « Les temps ont changé, la France est maintenant désireuse à la fois de respecter tous ses interlocuteurs, mais aussi de leur dire la vérité. Cette vérité n’est pas celle de la France, c’est celle des droits fondamentaux, des libertés essentielles et de la démocratie. .. Là aussi, c’est une nouvelle politique qui est en train de se définir, c’est-à-dire que nous avons du respect, nous avons de la considération, mais en même temps on se dit les choses et on aide. Je veux permettre par ma visite, que le processus démocratique qui a été engagé puisse aller jusqu’au bout. .. C’est un message envoyé à tous les chefs d’Etat africains. Je les considère, je suis conscient, lorsqu’ils ont été élus par un processus démocratique, qu’ils représentent pleinement leur pays. Quand ils n’ont pas été élus par cette procédure, je fais en sorte d’avoir de bonnes relations d’Etat à Etat, mais je reconnais aussi les opposants dès lors qu’ils s’inscrivent dans la démocratie, qu’ils veulent, concourir sans violence à ce que ce soit les urnes qui décident en Afrique comme partout ailleurs. .. » Puis à Dakar, il continue : « La démocratie vaut pour elle-même. Mais elle vaut aussi pour ce qu’elle permet. Il n’y a pas de vrai développement économique ni de vrai progrès social sans pluralisme. », précisant un peu plus loin « je salue l’initiative du Président Sall de lancer une opération de récupération des biens mal acquis. La lutte contre la corruption, les abus financiers et contre l’impunité est l’affaire de tous. » L’essentiel a été dit avant même de commencer le sommet des chefs d’états à Kinshasa, moment plus théâtral et diplomatique. Des partis politiques du Front de gauche, et en particulier le Parti de Gauche[11] ont réagit de manière très critique en réclamant des mesures plus radicales plus rapidement, alors que l’essentiel des réactions dans la presse ont reconnu plutôt les qualités et l’adéquation au contexte africain actuel. Le discours est calculé très précisément et une certaine sincérité apparait dans la volonté d’avancer en fonction des capacités effectives du pouvoir français et de s’insérer dans une complexité. Un équilibrage subtil se dessine sur plusieurs dimensions, au niveau rythme, ingérence, conflits, entreprises françaises, écologie, pour envisager une transformation. Le changement de discours va-t-il être suivi d’actes et de faits ? A quel rythme ? L’avenir le dira. Déjà, de nouvelles possibilités se confirment et il s’agit maintenant que les acteurs les plus progressistes s’en emparent et s’organisent correctement.

En ce qui concerne le cœur pétrolier de la Françafrique, Gabon, Congo-Brazzaville, et secondairement Guinée Equatoriale, un tournant déjà engagé s’exprime de manière plus officielle. La politique française se rapproche sans doute enfin du combat pour la démocratie, les droits humains et le développement. Les dictateurs perdent là une partie du soutien françafricain, et la responsabilité du maintien de leur pays dans la dictature et la misère dépendra maintenant beaucoup plus de leurs actions que du maintien du système néocolonial. Sarkozy n’a pas conservé en état la relation néocoloniale pour tous les dictateurs, mais il considérait les pays pétroliers comme intouchables. Sur les dernières années, ont pouvait douter que ce soit toujours l’approvisionnement énergétique de la France qui justifie le statu quo, et, l’impunité suite à la corruption des politiciens et partis politiques français a joué certainement un rôle. Modifier la politique française au Gabon et au Congo-Brazzaville signifie avancer dans un processus sur cette mystérieuse question, qui concerne au sein des partis français plus certaines personnalités que d’autres. Quelle est la cohérence au sein du gouvernement et du Parti Socialiste sur ces questions ? L’autre axe stratégique concernant ces mêmes pays, et aussi, le Niger pour l’Uranium, le Togo pour le phosphate et le pétrole, ou la Guinée Conakry pour divers minerais, est le soutien à l’Initiative pour la Transparence dans les Industries Extractives (ITIE), orchestré par Pascal Canfin et souligné par le chef de l’état. En y ajoutant, la volonté affirmée de laisser la justice française mener à bien les poursuites sur les Biens Mal Acquis, et le travail sur les Paradis Fiscaux et Judiciaires, la partie pétrolière de la Françafrique continue de subir des revers. Au Congo-Brazzaville, en dehors de la capacité de la société civile à faire avancer l’ITIE, l’opposition au régime dictatorial semble toujours muselée et atone. Par contre, au Gabon, malgré des faiblesses structurelles, l’opposition des partis et de la société civile a profité de l’alternance en France, pour en quelques mois, pourrir radicalement la relation entre l’état gabonais et l’état français, de manière irrémédiable. Même s’il se pose une question d’efficacité de l’ ‘optimisme radical’ à plus long terme, l’équilibre politique gabonais s’est déjà rapproché d’une bascule potentielle, et, le régime gabonais, fragilisé, limite la répression et commence à essayer de changer d’apparence.

S’il est envisageable de définir progressivement une politique dans un contexte très ouvert, aux acteurs multiples et réactifs, des décisions devraient être prises rapidement pour accorder les actes aux discours. La plus grande incertitude actuelle concerne la mise en œuvre d’une politique qui soutienne la démocratie en Afrique selon un plan d’actions officiel. Le stade hypocrite du commentaire diplomatique est obsolète : il ne s’agit plus de parler de l’observation et de la validation des scrutins organisés par de vrais démocrates ou par des dictateur pour se maintenir, il s’agit de mettre en œuvre une politique de soutien active de processus de démocratisation accélérée, avec fermeté et pragmatisme, en sortant des ornières telles que celles rencontrés ces dernières années par l’Union Européenne, en associant développement, lutte anti-corruption, droits humains et démocratie. Les pays tests de la volonté en ce sens, sont d’abord les 5 pays où sont prévues des législatives dans les mois qui viennent : le Togo, la Guinée Conakry, ensuite Djibouti et le Cameroun, et éventuellement la Mauritanie, le processus électoral à Madagascar, qui doit aboutir à des scrutins en mai 2012, étant, lui, mieux surveillé internationalement. Le retour des socialistes au pouvoir fait parler de l’Internationale Socialiste mais c’est surtout l’Organisation Internationale de la Francophonie qui refait surface. Depuis plusieurs années, cette organisation accumule discrètement un savoir faire en processus électoral, qui a été bâclé par l’historique de compromission avec les dictatures. Ce savoir faire, moindre que celui de la Commission Européenne, pourrait s’avérer utile, sous certaines conditions, en considérant la priorité de l’Union Européenne. L’OIF est très présente en Guinée Conakry depuis le début de la transition, et ses experts apparaissent entre le gouvernement d’Alpha Condé et l’opposition dans l’organisation très polémique des législatives, pour vérifier techniquement le processus[12]. Le ministre des Affaires Etrangères français a décidé peu de remplacements d’ambassadeurs jusqu’à maintenant, ce levier pourrait indiquer un autre gage de changement, tant les anciens ambassadeurs sont liés à un fonctionnement dans l’esprit d’une politique françafricaine.

Un ambassadeur, Michel Flesch, vient cependant d’être nommé au Rwanda, pays le plus sensible. Impulsé par Bernard Kouchner, la politique du précédent quinquennat avait conduit à un nouvel équilibre, entre réconciliation partielle et impunité pour les décideurs français impliqués dans le génocide des Tutsis de 1994. Hollande est considéré comme issu du milieu mitterrandien et l’on ignore ce que cela impliquera vraiment pour la politique étrangère. Hubert Védrine, ancien conseillé de Mitterrand sur lequel un maximum de suspicions subsistent dans le dossier rwandais, réapparait aujourd’hui comme conseillé, expert isolé, et a été chargé par François Hollande de rédiger un rapport sur l’évaluation d’un « retour de la France dans le commandement militaire intégré de l’Alliance atlantique » (OTAN), qu’il vient de présenter à l’Assemblée Nationale[13]. L’équilibre posé par Kagamé et Sarkozy ne tiendra pas. La justice devrait continuer d’avancer. Le Parti Socialiste, s’est engagé sur des réformes pour assainir la vie politique française. Il lui sera difficile d’agir avec des méthodes sarkozystes pour ralentir cette justice. La Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme (CNCDH), qui rassemble, entre autres, des personnalités de la société civile, vient de prendre une initiative proactive en publiant un avis sur la Cour Pénale Internationale « La CPI doit redevenir une priorité politique, juridique et diplomatique de la France »[14]. La Coalition Française pour la CPI commente [15]: « la CNCDH recommande que la loi du 9 août 2010 soit amendée et mise en conformité avec les exigences du Statut de la Rome, par l’élimination des conditions restrictives adoptées en 2010. Dans ce sens, la CFCPI appelle à la mise à l’ordre du jour et l’adoption de la proposition de loi déposée au Sénat le 6 septembre dernier par M. Jean-Pierre Sueur, Président de la Commission des lois du Sénat, ainsi que plusieurs de ses collègues du groupe socialiste. Cette proposition de loi vise, en effet, à supprimer les « 4 verrous » rendant ineffective la compétence extraterritoriale des juges français à l’égard des auteurs de crimes contre l’humanité, crimes de guerre et génocide. » Bien que cet avis ne concerne pas le Rwanda mais la justice internationale de manière générale, il mentionne la nécessité de cesser la censure par l’absence de moyens alloués à la justice et recommande d’«augmenter les moyens du pôle judiciaire spécialisé du TGI de Paris pour les crimes de torture, les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité et le génocide» pour accélérer la justice, au Tribunal de Grande Instance de Paris, où les procès des soldats français au Rwanda sont attendus. Répondant par courrier à l’association Survie en 2011, Jean-Marc Ayrault s’était dit favorable à une nouvelle mission d’information parlementaire pour étudier l’application des recommandations de la première mission d’information de 1998, qui avait été une étape utile malgré les efforts pour enterrer le dossier. Plus globalement, une évolution du Parti Socialiste est attendue sur la reconnaissance des crimes coloniaux et néocoloniaux. François Hollande vient de reconnaître les massacres d’algériens par les policiers à Paris, le 17 octobre 1961. En plus de l’Algérie, il reste d’autres tabous dont la guerre au Cameroun entre 1955 et 1970.

La politique étrangère intéresse relativement peu les électeur-trice-s et donc les député-e-s ou sénateur-trice-s, mais les enjeux sont importants en termes de fonctionnement des institutions. L’accord de gouvernement prévoit une revalorisation de l’Assemblée Nationale et du Sénat. Cela signifierait que de plus nombreux-ses élu-e-s s’y impliquent pour sortir de l’inertie. Pour l’instant les travaux de la commission des Affaires Etrangères commencent doucement, et la commission de la Défense planche sur le Livre Blanc. Les députés de droite conservent un grand poids et une capacité indéniable à enfermer les débats dans des logiques obsolètes et mesquines, maquillés d’éloquence. Seuls le travail de député-e-s courageux-ses permettra de relancer une dynamique créative hors de la soumission à la raison d’état et hors de l’auto-censure. Le sénateur PS Gaëtan Gorce se concentre discrètement un dossier ‘levier’ avec la question de l’assassinat de l’opposant tchadien Ibni Oumar Mahamat Saleh. Un autre socialiste, Jean-Pierre Sueur, collabore avec la société civile sur la CPI. Quelques députés écologistes, comme Noël Mamère, devraient sans doute continuer leur implication sur les questions africaine. Une dizaine de députés du Front de Gauche ont décidé de s’engager vivement dès le départ. Ils et elles ont déposé plusieurs demandes de commissions d’enquêtes, sur l’affaire Karachi, la Force Licorne en Côte d’Ivoire, la coopération militaire au Cameroun, et l’assassinat de Thomas Sankara. Cette dernière demande est soutenue par les écologistes. Malheureusement, le règlement de l’Assemblée Nationale n’impose pas une réponse à ces demandes qui, ainsi, pourraient rester lettres mortes et ne servir que de support de communication.

La gestion de l’implication de l’état français dans le conflit au Mali absorbe actuellement l’attention et de grands moyens, et cela demanderait d’autres analyses. Les polémiques sont multiples tant sur les objectifs que sur les méthodes. Des hypothèses contradictoires et opposées circulent sur l’efficacité de l’intervention futures et ses conséquences. Des analyses essayent parfois de relier la situation à l’historique françafricain, mais le contexte géopolitique incorpore énormément de nouvelles données. Il est tôt pour juger des méthodes employées au regard des enjeux. Comme la police, l’armée française est plus que conservatrice, et, la relation entre gauche de gouvernement et cette armée ou cette police reste délicate à établir autour d’objectifs communs. Le conflit sahélien fixe les enjeux sur des risques terroristes ou sur les trafics, et l’armée française est conduite à s’intégrer dans un processus plus large et, déjà, de corriger ses objectifs, face à un conflit qui met en exergue la nécessité de réponses connexes, économique, politique et militaire, loin de la routine de la coopération militaire néocoloniale avec les dictateurs. Le dictateur burkinabé, Blaise Compaoré tire une fois de plus son épingle du jeu. Le collectif gabonais Cà suffit comme çà ! signale depuis peu un changement de comportement de l’armée française au Gabon : alors qu’en 2009, elle avait participé discrètement au soutien d’Ali Bongo dans son putsch électoral, Ali Bongo n’a plus confiance dans cette armée française, qui, a par des rondes empêché l’intervention de l’armée gabonaise contre les manifestants, lors de l’arrivée de l’opposant principal Mba Obame le 11 août. Par ailleurs, le nouveau ministre de la défense Jean-Yves le Drian participe aux travaux d’intégration militaire européenne. Les conséquences se font directement sentir contre les pirates en Somalie, et l’Union Européenne vient de commencer au Niger une mission intitulée Eucap Niger.

Le conflit au Mali fait l’actualité alors que beaucoup d’autres adaptations de la politique française en Afrique  se décident actuellement, se dessinent à moyens termes, ou sont encore négligées, parce que l’Afrique est dans une phase d’évolution, de construction de ses institutions et de recomposition géopolitique. Les discours de François Hollande autour du sommet de la Francophonie ont également attiré l’attention et on peut y voir un certains nombres d’éléments nouveaux. Mais comme pour le conflit malien, l’essentiel reste à faire.

Régis Marzin, Paris, pour Tribune d’Afrique du 30 octobre 2012


[12] Rapport mission OIF en Guinée C du 11 au 17 juin 2012 : http://www.africaguinee.com/files/f95807872ed3c08f6f03ef3bb4617f55.pdf

[15] Communiqué de la CFCPI du 23 octobre 2012 : http://www.cfcpi.fr/spip.php?article699

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