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La politique française et les enjeux de démocratisation en Afrique

4 août 2012

La politique française désorientée face aux enjeux immédiats de démocratisation en Afrique

Régis Marzin, 4 août 2012, article écrit pour Tribune d’Afrique du 7 août 2012

Article repris par Afrika Express le 21 juillet 2014

D’un côté, la politique française serait à réformer profondément pour être nettoyée des méthodes de la Françafrique qui ont perduré sous Sarkozy. De l’autre côté, les rendez-vous électoraux n’attendent pas la fin des vacances d’été et le murissement de la réflexion dans les bureaux parisiens. L’historique de la Françafrique et du néocolonialisme français engage la responsabilité de l’état français sur la situation des anciennes colonies, impossible à démocratiser en raison de l’acharnement à rester au pouvoir des dictateurs ‘amis de la France’. Les opposants se pressent à Paris pour réclamer la rupture et le changement de politique maintenant promise par le « président normal », mais seront-ils entendus ? Rien n’est moins sûr. Alors que les dictateurs ont moins de marge de manœuvre depuis début 2011, les luttes autour des processus électoraux prennent de l’ampleur au Togo ou en Guinée Conakry, comme au Gabon fin 2011. Au Congo Brazzaville, les législatives de cet été n’ont quasiment pas attiré l’attention, et, au-delà de ce non-événement, se décrypte aussi l’impasse dans laquelle se trouve la politique française.

Le ministre des Affaires Etrangères français, Laurent Fabius, est peu disert sur la démocratie, soit qu’il n’est pas encore au courant que l’Afrique ait à se démocratiser, soit que les contraintes diplomatiques l’empêche de froisser ses interlocuteurs. Le général américain Carter Ham, Haut commandant des forces américaines pour l’Afrique (Africom), de passage en Guinée Conakry, le 23 juillet, « pour discuter des voies et moyens pour renforcer la coopération entre l’armée américaine et les forces armées guinéennes », est, lui, plus franc, car il s’est permis de préciser[1] « la nécessité d’organiser des élections transparentes, crédibles et pacifiques pour aider à consolider la coopération entre les forces armées américaines et guinéennes; ainsi que la poursuite du programme de réforme du secteur de sécurité afin de s’assurer que les institutions de sécurité guinéennes assument de façon dynamique leur rôle de défenseurs du gouvernement élu par le peuple et se portent garantes du respect des droits de l’homme. » Fabius s’est, lui, après un passage à Ouagadougou, où il a salué les « relations excellentes », rendu au Tchad auprès d’Idriss Déby, dans la pire des dictatures des anciennes colonies françaises, et, s’est ensuite expliqué à Paris[2] : « Il y a un changement de président de la République, un changement de gouvernement, mais les relations d’amitiés demeurent. Le Tchad et la France, depuis très longtemps, ont des relations d’amitié, de partenariat. Nous appelons cela un partenariat. Et pour nous, nous voulons que ce partenariat soit un partenariat d’égal à égal avec le Tchad, bien sûr, et avec d’autres pays de la région. Nous devons respecter nos interlocuteurs. Il faut que, dans le partenariat, chacun trouve son intérêt. Il importe donc que nous aidions au développement du Tchad et, qu’en même temps, le Tchad comprenne ce qu’est la position de la France. Je crois que c’est le cas et je pense que le changement de gouvernement en France va permettre d’avoir une relation apaisée et développée avec l’ensemble des pays d’Afrique et singulièrement avec le Tchad. J’ai ainsi trouvé dans le président Déby, que j’ai déjà rencontré il y a quelques années, un interlocuteur extrêmement ouvert à ce partenariat dont je me réjouis. » Quand Fabius « respecte » les dictateurs et méprise les peuples, cela s’appelle la Françafrique. Il est possible de comprendre vue la gravité de la situation au Mali, que Laurent Fabius soit préoccupé par la crise malienne, mais de là à oublier les droits humains et le fait que le Tchad soit un régime dictatorial, c’est caricatural ! Le sénateur socialiste, Gaëtan Gorce, qui a mouillé sa chemise au côté de l’opposition démocratique tchadienne à propos de l’assassinat du principal opposant Ibni Oumar Mahamat Saleh en 2008 [3], aura certainement apprécié. Les démocrates africains qui attendent la définition d’une nouvelle politique française plus sérieuse devraient-ils compter sur d’autres interlocuteurs plus responsables que Laurent Fabius? Idriss Déby peut se vanter dans Jeune Afrique d’attendre une invitation à Paris alors que son régime vient d’être noté par un institut de recherche américain, Freedom House, comme faisant partie de la listes des 16 régimes ‘pires des pires’ de la planète[4].

Le 12 juillet 2009, au Congo-Brazzaville, Sassou Nguesso était ‘réélu’ avec 78,6% des voix[5] : la population consciente de l’inutilité du vote et des dangers ne s’était guère déplacée. Les 15 juillet et 5 août 2012, cette même population n’a pas non plus considéré que le scrutin des législatives apportait une quelconque avancée démocratique. Les politiques français peuvent-ils se contenter de faire comme s’il ne s’était rien passé ? Ce n’est pas l’avis du Collectif de Solidarité avec les Luttes Sociales et Politiques en Afrique (à Paris), qui dans un communiqué du 24 juillet 2012[6], « demande au gouvernement français : de réformer rapidement la politique française en l’axant désormais sur le soutien à la démocratisation ; de dénoncer tous les scrutins organisés par des régimes dictatoriaux forts du soutien historique de la France en dehors des normes internationales, sans garantie de transparence et de véritable démocratie ; de mettre fin à toute coopération militaire et policière avec les dictatures ; et de s’engager davantage pour la transparence des industries extractives et la lutte contre les paradis fiscaux et judiciaires. » Ce communiqué est signé d’associations parisiennes de diaspora de plusieurs pays, de partis politiques français, et en particulier d’Europe Ecologie Les Verts, qui participe au gouvernement avec Pascal Canfin, ministre délégué au Développement. Le Parti Socialiste, qui ne semble pas avoir remarqué le passage de Fabius au Tchad, s’est lui, autorisé un communiqué laconique, mais toujours mieux que rien, qui renvoie la responsabilité à droite[7] : « Le 24 juillet 2012, deux anciens Premiers Ministres des gouvernements de droite, Jean-Pierre Raffarin et Dominique de Villepin, ont participé à Brazzaville au lancement de l’édition francophone d’Afrique du magazine new-yorkais Forbes, sur invitation de celui-ci. .. Le Parti socialiste déplore davantage que deux anciens premiers ministres français aient jugés bon de rehausser par leur présence le niveau de cet événement. Par ailleurs, il note combien leur visite est inopportune entre deux tours d’élections législatives, alors que le premier tour se caractérise par une participation très faible et des scores d’opposants importants étrangement bas. » Sassou N’Guesso n’a finalement rien à redouter de Paris pour avoir organisé des législatives factices. Le PS, le gouvernement, et l’Elysée semble un peu débordés par l’ampleur de la tâche sur l’Afrique, surtout qu’ils démarrent avec un déficit de compétence qu’ils ne rattraperont que progressivement. Pour l’instant, même s’il est trop tôt pour poser un avis définitif, la politique française s’oriente vers un mélange d’improvisation au cas par cas et de  consultations-échanges tout azimut, sans direction politique définie et sans ambition. La diplomatie résultante pourrait créer des incohérences, un peu de turbulences et une perte d’influence française à moyen terme, si cela ne se clarifie pas. Devant un rythme qui s’accélère en Afrique, Laurent Fabius et Hollande essaient sans doute pour commencer de bien faire ce qu’ils se sentent capables de bien faire, mais la gestion des priorités et la stratégie à plus long terme pourraient, dans ce cas, en souffrir.

Sidya Touré invité par la communauté guinéenne de France et l’UFR France, Maison de l’Afrique à Paris, le 22 juillet 2012.

Début juillet, François Hollande recevait la même semaine 3 présidents : Macky Sall, Ali Bongo ce qui a fait hurler les sirènes anti-Françafrique, et Alpha Condé. En difficulté dans la préparation des législatives, sensées pouvoir mettre un terme au processus de transition en Guinée Conakry, le président Guinéen est venu chercher du soutien à Paris, tant que la porte lui est encore grande ouverte alors que son image internationale se dégrade. Une dérive du régime d’Alpha Condé se devine dans la concomitance de 4 dégradations progressives, au niveau des droits humains, des discours ethniques, du grossissement des montants des affaires de corruption, et dans un jeu dangereux sur les processus électoraux, quatre domaines qui se mélangent pour créer un glissement vers une nouvelle dictature, si rien n’est fait pour arrêter ce glissement. Les législatives à venir sont donc essentielles pour qu’un débat saint et transparent puisse enfin trouver sa place au sein d’une assemblée nationale. François Hollande a renvoyé la question électorale à l’expertise de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF). Alors que la société civile guinéenne est très peu solide en ce moment, les partis politiques d’opposition de sont regroupés dans le ‘Collectif des partis politiques pour la finalisation de la transition’. Dans cette opposition se retrouvent une nouvelle génération et d’anciens dirigeants de l’époque de Lansana Conté qui s’adaptent. Le 2 aout, les leaders de cette opposition, entre autres, Cellou Dalein Diallo de l’UFDG et Sidya Touré de l’UFR, ont dénoncé le rôle de l’OIF[8]. Le débat porte sur le fichier électoral depuis qu’Alpha Condé a rompu un contrat avec la SAGEM pour choisir sans appel d’offre Way Mark une société sud-africaine pour refaire le fichier. Un premier rapport du PNUD, puis un nouveau rapport de l’OIF dévoilé le 21 juillet, ont mis en cause la qualité des prestations de Way Mark, mais l’OIF propose de garder Way Mark moyennant quelques adaptations techniques. Sidya Touré explique[9] : « Après ce rapport sans appel de l’OIF, l’ambassadeur de France en Guinée m’a demandé à ce que l’OIF aide Way Mark a corrigé ses défaillances. Mais j’ai répondu à l’ambassadeur que je ne vois pas comment l’OIF peut aider Way Mark qui est une société privée. L’OIF va-t-elle aider Way Mark en rentrant dans son capital ? L’OIF va-t-elle aider Way Mark en l’aidant à confectionner des nouvelles machines ? », concluant : « Nous ne voulons pas de l’OIF dans l’organisation des élections législatives. » Le Collectif des partis politiques pour la finalisation de la transition, insiste par ailleurs sur la nécessité d’une restructuration de la CENI comme préalable non négociable. L’incertitude sur la date du scrutin demeure. Les délais permettent peut-être aussi à une certaine décantation de se faire, dans le nouveau paysage politique de l’après Lansana Conté.

D’autres élections auront lieu en Afrique dans les mois qui viennent. En décembre, se déroulera une présidentielle  crédible au Ghana. Les législatives au Burkina Faso auront lieu le 2 décembre, les législatives à Djibouti en janvier ou février 2013, les législatives au Cameroun avant fin février 2013, et ces scrutins ne devraient pas apporter beaucoup d’avancées démocratiques à ces 3 pays. Le gouvernement Mauritanien tarde à organiser des législatives, ce qui est là aussi un signe de glissement dictatorial. Les dates a priori définitives des élections à Madagascar viennent d’être fixées, le 8 mai et le 3 juillet 2013, pour la présidentielle et les législatives. L’enjeu des législatives au Togo est maximum mais est aussi à replacer au cœur de cet ensemble de situations électorales, pour considérer les influences extérieures. Faute de mieux, la politique française pourrait commencer à se redéfinir en se confrontant aux différents enjeux des pays où se déroulent ces scrutins. En ce qui concerne les  dictatures stables historiquement soutenues pat l’état français, un bloc géographique compact existe en Afrique Centrale. Les 5 régimes dictatoriaux, que sont le Tchad, La Centrafrique, le Cameroun, le Gabon et le Congo-Brazzaville, se soutiennent mutuellement pour ne pas progresser, ont en commun le Franc CFA, la Banque des Etats de l’Afrique Centrale (BEAC), des projets économiques et politiques, et sont solidaires au sein de la Commission de la Communauté Economique et Monétaire de l’Afrique Centrale (CEMAC). Il s’agit donc du cœur d’un espace françafricain, fort de la puissance propre à chaque dictature et capable de résister aux pressions. Au Gabon, la contestation de l’élection fraudée de 2009 continue, et début août, des révélations continuent de sortir sur l’implication de Nicolas Sarkozy dans le soutien à Ali Bongo avant la fraude électorale[10]. Côté Afrique de l’Ouest, la Guinée Conakry devient importante pour juger de l’évolution de la politique française. Les togolais qui pensent que des décisions qui les concernent peuvent encore se prendre à Paris, peuvent aussi garder un œil sur ce qui se passe à Conakry.

Régis Marzin, 4 août 2012, article écrit pour Tribune d’Afrique du 7 août 2012


[5] « Elections présidentielles du 12 juillet 2009 en République du Congo : Vigilance à l’approche d’un drame politique annoncé » :http://survie.org/francafrique/congo-brazzaville/article/appel-des-organisations-de-la-3280

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