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Gabon : Paris à l’heure gabonaise

8 juillet 2012

Paris à l’heure gabonaise : les défenseurs de la démocratie remettent les pendules à l’heure

Régis Marzin, pour Tribune d’Afrique, 8 juillet 2012

L’annonce, dix jours avant, de la visite à Paris d’Ali Bongo, le 5 juillet, pour une réunion de travail avec François Hollande et Laurent Fabius, a provoqué une certaine stupéfaction. Le Gabon est le pays qui représente le mieux la Françafrique, et les difficultés pour s’en débarrasser. Le pays en a toute les caractéristiques les plus évidentes : les intérêts français dans le pétrole, une base militaire française, un historique sulfureux avec l’affaire Elf et les affaires non élucidées de financement des partis politiques et de corruption de personnalités politiques. C’est aussi le seul pays dans lequel a été mis en évidence une inversion limitée de la relation d’influence par le pouvoir acquis par Omar Bongo, qui est allé jusqu’à obtenir la démission de Jean-Marie Bockel au démarrage de l’affaire des Biens Mal Acquis. Pendant la campagne électorale, la candidature d’Eva Joly, et l’intérêt du parti Europe Ecologie Les Verts pour le Gabon, pouvait laisser penser que la relation France-Gabon serait médiatisée et ce ne fût pas le cas. Pourtant, le sujet était dans toutes les têtes, surtout après la visite de Fabius début 2012 au Gabon, qui, pour les plus avertis, évoquait la participation d’anciens dirigeants socialistes au système des valises d’Omar Bongo, sans que l’on puisse savoir quelles personnalités sont concernées ou ont été filmées par Omar Bongo, qui a laissé après sa mort des preuves compromettantes, sous forme de cassettes vidéos dont parle l’Evêque Mike Jocktane[1], ancien conseillé d’Omar Bongo.

Jeudi 5 juillet 2012, Paris, Métro Rue du Bac, Georges Mpaga du collectif Ca suffit comme çà! répond aux questions des journalistes, Photo (c) : Régis Marzin

Le Gabon connaît une aggravation de la dictature depuis l’élection frauduleuse d’Ali Bongo en 2009. La corruption et l’évaporation massive de l’argent du pétrole continuent tandis que la population est toujours privée de systèmes de santé et d’éducation convenables. Ali Bongo a fait acquérir en avril 2010 à l’Etat gabonais un hôtel particulier rue de l’Université à Paris, pour 150 millions d’Euros qui est en passe de devenir le plus connu des Biens Mal Acquis parisien. Considéré par une majorité de gabonais comme illégitime, Ali Bongo ne trouve comme moyen de s’imposer que la force et la répression. Il a déjà doublé en 3 ans les effectifs de l’armée gabonaise, même si l’armée reste assez peu influente. Après avoir interdit au printemps 2011, le principal parti d’opposition, l’Union Nationale, en 2011 Ali Bongo vient d’organiser une mascarade pour les législatives de décembre 2011, boycottée par l’opposition réelle et les électeurs. Les manifestations sont interdites. Le collectif ‘Ca suffit comme çà !’ regroupant une partie de la société civile engagée contre la dictature et des partis politiques dénonce « la torture, des arrestations arbitraires et les traitements dégradants dans les lieux de détention et les centres pénitenciers de tout le pays ; la répression policière brutale, violente et permanente contre les mouvements des étudiants ; la restriction de l’action des organisations de la société civile et des syndicats libres qui voient constamment leurs activités entravées par le Gouvernement. » En ce moment même et depuis la fin du mois de mais, la répression augmente. Début juin, le jeune mouvement des Indignés du Gabon a été empêché d’organiser un contre-forum pour dénoncer la propagande du New York Forum Africa à Libreville.[2] Au même moment, des leaders étudiants ont été emprisonnés suite à leurs actions sur le campus de Libreville, et la répression continue actuellement, en particulier contre Nicolas Ondo Obame, arrêté le 6 juillet.

Au vue de la dégénérescence de la situation au Gabon, de l’impasse instable dans lequel se trouve le processus de démocratisation, la décision de François Hollande est apparue inadaptée. Quelques opposants ont essayé de voir les aspects positifs dans la possibilité de l’ouverture de discussion sur un dialogue sur la « gouvernance », mais l’indignation a pris le dessus. Une forte délégation d’opposants a pris son envol pour Paris, le plus célèbre opposant Marc Ona étant, lui, retenu à Libreville faute de visa, sans doute à cause de la pression du régime gabonais. Le leader de l’Union Nationale Mba Obame se trouvait déjà à Paris. L’association spécialisée dans la lutte contre la Françafrique, Survie, a lancé une pétition pour dénoncer le passage du despote qui a obtenue sur internet 64000 signatures en moins d’une semaine. La revue « Projet », le CCFD-Terres Solidaires, le Centre de Recherche et d’Information pour le Développement (CRID), le Secours Catholique et Survie, ont cosignés une tribune, « La Françafrique jamais ne sera «normale» », publiée par le journal Mediapart pour rappeler à François Hollande ses promesses de campagne sur la fin de la Françafrique et les dictatures[3]. Le parti Front de Gauche a organisé une conférence de presse de soutien au mouvement ‘Ca suffit comme çà !’. Europe Ecologie allié du PS au gouvernement, auquel appartient le ministre du Développement, Pascal Canfin, a demandé dans un communiqué[4] « de faire de l’entretien une étape de son engagement de rupture avec la Françafrique ». Une autre conférence de presse, dans la rue près d’un Biens Mal Acquis, sur invitation, entre autres, de Survie, a rassemblé plus d’une vingtaine de media, et le porte parole de ‘Ca suffit comme çà !’, Georges Mpaga, a pu s’y exprimer. Pour la diplomatie française, médiatiquement et d’un point de vue communication surtout, la visite d’Ali Bongo a tourné au cauchemar. Les titres dans les media le lendemain sont très critiques contre le dictateur et questionnent fortement le président français: ‘Ali Bongo à Paris, un despote à l’Élysée’ (Mediapart), ‘Bongo reçu par Hollande, la visite qui passe mal’ (Métro), ‘Hollande-Bongo : rencontre critiquée’ (Le Figaro), ‘La visite d’Ali Bongo à Paris fait ressurgir le spectre de la Françafrique’ (RTL), ‘Hollande peut-il rompre avec « la Françafrique »?’ (FranceTV), ‘Ali Bongo à l’Elysée : la Françafrique c’est maintenant’ (Politis), ‘Le CCFD et le Secours catholique mettent en garde François Hollande sur la « Françafrique »’ (La Croix), ‘Le président gabonais Ali Bongo entame une visite controversée en France’ (AFP), ‘Quelle « Françafrique » avec Hollande ?’ (LCI), ‘Françafrique : Hollande en équilibre’ (Libération).

Les media et la société civile française ne font que transmettre les questionnements des peuples africains attendant leur liberté. Devant une contestation unanime, le PS, le gouvernement, et l’Elysée sont tenus de se justifier. La réunion de travail, à laquelle assistaient les deux délégations, aurait en réalité globalement tourné au désavantage d’Ali Bongo qui aurait été contraint d’écouter les critiques assez fermes et les conseils de François Hollande pour relancer la démocratisation rapidement. A ce stade, il s’agirait, si le processus politique se confirme à l’avenir, d’un premier acte pour que l’influence française passe d’une tendance au soutien à la dictature à son inverse, un soutien à la démocratie et à l’état de droit. Que fera le président gabonais à son retour ? En l’absence de compte-rendu officiel suffisamment précis, il est aussi difficile de savoir à quel point le pic de contestation a modifié le contenu de la rencontre. En cette semaine agitée, le conflit interne au PS, entre réformateurs et conservateurs a certainement bougé. Les représentants de ‘Ca suffit comme çà !’ ont obtenu des rendez-vous avec le Parti Socialiste. L’Union Nationale dont des membres étaient également présents à Paris ont pu également se faire entendre par des conseillés d’Hollande. La société civile gabonaise réunie dans ‘Ca suffit comme çà !’ et l’Union Nationale propose maintenant à l’état français de soutenir l’organisation d’une Conférence Nationale Souveraine.

L’ancien ministre Kofi Yamgnane et la conseillère de l’Elysée Hélène le Gall ont été désignés comme des intermédiaires ayant favorisé le rendez-vous entre Hollande et Bongo. L’autre conseillé Afrique de l’Elysée, Thomas Mélonio, qui a organisé la rencontre, et qui cette semaine recevait également le togolais Jean-Pierre Fabre, s’active dans le bon sens sur plusieurs fronts. Le secrétaire national à la coopération, à la francophonie et aux droits humains du PS, député des Français de l’étranger en Afrique du Nord et de l’Ouest, Pouria Amirshahi, interrogé par FranceTV, a fait part de ses doutes : « S’il s’agit de réaffirmer les nouveaux principes politiques de la diplomatie française, c’est bien que ce soit dit à Bongo », mais « Si nous n’avons pas le compte-rendu, ce n’est pas bon signe. »[5] Au-delà d’un certain manque de compétences que l’improvisation révèle, au-delà d’une certaine cacophonie, au-delà des doutes sur les séquelles de l’impunité françafricaine concernant quelques personnalités du PS, les questions qui se posent maintenant restent les mêmes qu’avant les élections françaises: quelle sera la nouvelle politique française en Afrique ? Comment va-t-elle se définir et se mettre en actes ? Comment va s’organiser le dialogue avec les démocrates africains ? Il est patent que les dictateurs ne seront plus très longtemps les bienvenus en France, mais les conditions de la mise en œuvre d’une nouvelle politique française restent encore inconnues. La navigation à vue prendra-t-elle fin rapidement ? Des discours clairs et des actes de rupture francs et sans ambiguïté sont attendus.

Régis Marzin, pour Tribune d’Afrique, 7 juillet 2012


[1] Le scandale des biens mal acquis, Enquête sur les milliards volés de la FrançafriqueXavier Harel, Thomas Hofnung, 2011, Page 206, http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-Le_scandale_des_biens_mal_acquis-9782707164872.html

[2] 13 juin 2012, Grégory Mintsa, Gabon : la répression contre les manifestants continue + 28 mai 2012, Lettre Ouverte des Indignés du Gabon aux illustres invités au New York Forum Africa : http://survie.org/francafrique/gabon/article/la-repression-contre-les

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