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Togo : enjeu international des législatives

24 juin 2012

Enjeu international des législatives togolaises

 Régis Marzin, 24 juin 2012, article publié dans Tribune d’Afrique du 10 juillet 2012

Les législatives togolaises sont porteuses d’un enjeu pour l’Afrique, bien au-delà de ce que pourraient laisser suggérer la sous-estimation accordée aux scrutions législatifs par rapport aux scrutins présidentiels et la position au milieu d’une liste de législatives africaines sans surprise, les suivantes étant celles organisées au Congo-Brazzaville en Juillet-Août. Le point de vue extérieur au continent sur les processus électoraux a longtemps été marqué par le mépris et l’ignorance, mais depuis peu, un progrès s’est fait sentir dans la compréhension: la capacité des dictatures à se maintenir par des mascarades électorales est maintenant de mieux en mieux analysé et discuté. Il ne faudrait pas que cette compréhension récente vienne pénaliser, par confusion ou amalgame, les rares pays dans lesquels la dictature est susceptible d’être vaincue pacifiquement par des élections. Il y a un paradoxe à vouloir qu’un régime marqué par l’impunité veuille de lui-même accepter sa propre fin et y travailler proprement. L’enjeu des législatives togolaises est double : l’organisation des élections transparentes et la fin du pouvoir de la famille Eyadéma-Gnassingbé installé en 1967. La lutte de l’opposition démocratique togolaise, commencée il y a 20 ans, malgré certaines faiblesses, arrive à forcer un régime, qui par essence s’y oppose, à organiser sous contrainte sa potentielle fin, ce qui provoque des remous internes au régime et une confrontation à hauts risques.

En ce qui concerne l’Afrique francophone, une séparation peut être faite entre Afrique de l’Ouest et Afrique Centrale. En Afrique Centrale, les dictatures sont suffisamment fortes et les démocrates se confrontent à des mascarades électorales qui ne leur permettent que d’avancer à petits pas et ne prévoir actuellement qu’une libération à plus long terme. Cinq dictatures longtemps soutenues par l’état français, y forment un noyau dur compact : Tchad, Centrafrique, Cameroun, Gabon et Congo-Brazzaville. Dans ces pays les processus électoraux sont verrouillés par un mélange de répression, corruption, et les résistants démocrates, comme ceux de Ca suffit comme cà ! au Gabon construisent des stratégies sur d’autres domaines. En Afrique de l’Ouest, le bilan est plus contrasté. Les pays de démocratie relativement correcte au Niger, Sénégal et Bénin, peuvent tirer l’Afrique de l’Ouest vers des progrès. Les législatives du 2 décembre au Burkina Faso sont ambivalentes : le processus électoral lui-même est peu contesté, mais l’opposition est trop faible pour mettre fin au régime de Blaise Compaoré au pouvoir depuis 25 ans, les mobilisations se concentrent plus sur la volonté de le voir partir en 2015. Seules les élections législatives en Guinée Conakry sont également porteuses d’un enjeu fort, entre nettoyage des restes solides de la dictature et luttes entre partis politiques de tailles comparables, marqués par la dimension ethnique. Le Togo se retrouvent être le seul pays dans lequel le processus électoral est en ce moment susceptible de mettre un point final à un régime dictatorial. Au pire, l’échec de l’organisation transparente des élections togolaises aurait un impact continental, car dans le cas de cette hypothèse pessimiste, cela montrerait que même l’existence une opposition démocratique véritable, les processus électoraux ne suffisent pas pour sortir des dictatures, ou se confrontent à des difficultés insurmontables. Cela était déjà le cas en 2010, mais la démonstration serait en 2012 encore plus évidente.

Face à la situation togolaise, l’arrêt du soutien aux dictatures et des compromissions des états occidentaux est plus indispensable que jamais. La position de la soi-disant ‘communauté internationale’ sur les législatives permettra de juger de la qualité de son engagement pour la démocratisation en Afrique. Une communauté internationale qui se contenterait d’aider à soutenir de manière peu contraignante l’organisation des élections par le régime lui-même sans tenir compte de l’effort de libération dans un processus paradoxal continuerait dans le sens d’une compromission aujourd’hui de plus en plus hypocrite. Pendant que les élections s’organisent, la répression des partis politiques et de la liberté de la presse continuent, les flux d’argent déséquilibrés sont disponibles pour le parti au pouvoir, la menace des actions des personnalités connues pour les crimes de 2005 ou de tortures pèsent sur les têtes des leaders. La course électorale est de toute manière biaisée. Le soutien à la mise en place de processus électoraux transparent ne se comprend donc que dans la dénonciation affirmée des dictatures. Un travail de coopération internationale dans le domaine électoral en se confrontant au paradoxe d’une collaboration entre démocratie et dictature, génère une dérive progressive vers un assouplissement de la dénonciation, qui nécessite donc, en contrepoint, une réactivité efficace et un cadrage solide externe autour des principes de l’état de droit.

En France, la nomination par Hollande de Fabius au poste de Ministre des Affaires Etrangères en France n’est pas apparue comme un signe de volonté forte de redéfinition rapide d’une politique africaine de la France. Les doutes s’accumulent car Hollande s’apprête début juillet à recevoir à Paris Ali Bongo, alors que le président de ce pays phare de la Françafrique a été dénoncé comme disposant de preuves sous forme de cassettes vidéo de la corruption passée des partis et personnalités politiques français de droite comme de gauche, par l’évêque Mike Joktane, ancien conseillé d’Omar Bongo[1]. La diplomatie française aura des difficultés à prouver sa capacité à agir hors des habitudes prises dans le néocolonialisme vis-à-vis des régimes africains non démocratiques, et le Togo est l’un des seuls pays sur laquelle le changement de politique française puisse être affirmé et reconnu internationalement. Dans l’hypothèse inverse, la politique française prendrait un retard qu’elle aurait du mal à justifier, et qui aurait des conséquences néfastes ailleurs. Idéalement, pour l’état français, prendre la mesure réelle de la situation togolaise signifierait également considérer l’ensemble des aspects : la scandaleuse coopération militaire et policière avec le régime dictatorial, signe des restes de la guerre froide et élément d’un système néocolonial, est anachronique. Son arrêt, sans être une priorité immédiate, est à envisager dans l’idée d’une cohérence politique valable au Togo comme dans les autres pays. Quelques jours après les législatives et juste avant l’été, l’actualité française ne pousse pas les regards en France vers les questions de politiques extérieures, et les démocrates togolais devront eux-mêmes montrer à la diplomatie française la nécessité urgente de prendre des positions fermes et rationnelles sur la situation togolaise.

L’Union Européenne souffre au Togo de s’être décrédibilisée en 2010, par la validation des résultats de la mascarade électorale, suite à l’intervention du principal soutien extérieur de la dictature, Louis Michel. Depuis, les ‘révolutions’ d’Afrique du Nord ont permis un repositionnement, associant le parlement européen, et la commission européenne, dans le sens d’une affirmation d’un soutien à la démocratisation en Afrique. Le parlement européen est aujourd’hui capable de produire des analyses détaillées et recommandations sur des situations complexes comme le montre sa résolution du 13 juin 2012 sur le suivi des élections en RDC[2]. Un travail de cette qualité, serait bienvenu de la part du Parlement Européen pour le Togo, pourvu qu’il soit suivi d’effet au niveau de la Commission Européenne. La revalorisation de la politique européenne sur les processus électoraux visant à démocratisation en dépend. Si ce n’était pas le cas, le passif de 2010 continuerait de garder son poids historique, à l’échelle du Togo comme à l’échelle du continent.

Régis Marzin, 24 juin 2012, article publié dans Tribune d’Afrique du 10 juillet 2012


[1] Le Scandale des Biens Mal Acquis, Xavier Harel et Thomas Hofnung, décembre 2011

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