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Les élections françaises et les évolutions sociétales et politiques

11 mai 2012

Les élections françaises et les évolutions sociétales et politiques

 Régis Marzin, 8 mai 2012,article publié dans Tribune d’Afrique du 11 mai 2012

Une alternance signifie un changement d’orientation politique générale, une recomposition structurelle dans les institutions, un rajeunissement et une modernisation fréquemment dans le sens d’un rattrapage adaptatif. Quelque soit l’importance du changement de président en France, et du résultat des législatives de Juin qui devrait sans doute confirmer le basculement comme cela l’a été précédemment, des évolutions sociales, économiques, géopolitiques, culturelles, transforment également la société à plus long terme. L’élection présidentielle est axée sur le choix d’un homme incarnant soi-disant une politique. Le président sortant, en difficulté depuis la crise financière à partir de 2008, a excessivement tenté de représenter la source des idées de son gouvernement. Ce mélange en réalité plus proche du fantasme hypocrite a favorisé le renforcement d’une fracture entre pouvoir exécutif et la majorité des personnes des catégories socio-professionnelles impliquées par leurs fonctions dans la gestion quotidienne du pays : élu-e-s locaux, syndicalistes, journalistes, juges, professionnels de la santé mentale et du social, professeurs, écrivains, artistes, intellectuel-le-s précarisé-e-s, etc.. Beaucoup de ses personnes sensibles à la dévalorisation des « intelligences » par le pouvoir exécutif ont perçu le dernier quinquennat comme une période régressive dangereuse pour l’avenir. L’atmosphère délétère de contrôle social et de répression policière a parachevé d’assombrir le tableau. En conclusion, les discours caricaturaux de la campagne électorale, et la nécessité de s’en défendre révèlent aussi une cristallisation autour de deux postures principales, l’une dure, régressive, fermée, nationaliste, pauvre intellectuellement, et l’autre réactive à la première, en partie piégée, plus ouverte, riche de tendance diverses parfois contradictoires, manquant de confiance en elle. Une frange minoritaire plus inspirée du monde politique tente de lutter contre l’enfermement dans cette opposition peu constructive. Un nouveau gouvernement ne pourra que sortir du jeu des divisions « pour régner », pour redonner sa place à un débat permettant l’expression de la complexité, dans une période où les nécessités d’adaptation demandent créativité et intelligence collective. Le besoin de retrouver une meilleure vision à long terme fait partie des enjeux.

Pendant que les doutes identitaires associés à l’idée de nation sont manipulés par certains politiciens, les différents pays du monde sont de plus en plus interdépendants les uns des autres, dans un nombre de relations croissant. Un pays européen comme la France est d’abord en ce moment en train d’abandonner progressivement une partie de sa souveraineté au profit des jeunes institutions européennes. L’intégration commencée suite à la seconde guerre mondiale continue et s’accélère-même. François Hollande pas encore élu a déjà prévenu qu’il discuterait le soir-même avec la chancelière allemande Angela Merkel. La crise financière depuis 2008 a mis l’accent sur l’intégration économique, monétaire européenne. Les européens apprennent également dans les difficultés la solidarité nécessaire à l’existence d’un espace économique suffisamment fort, et il y a là création d’identité qui provoque aussi des réactions de rejets. La vision du monde en ressort plus continentale, les citoyens étant mieux informés sur l’état du monde. Les intérêts des pays les plus pauvres, en particulier africains, sont cependant oubliés par une majorité alors que le rôle des pays dits « émergents » s’impose aux esprits. A ce stade, il s’agit aussi pour l’Union Européenne de disposer d’une politique étrangère commune définie, disposant d’outils efficients. Beaucoup de pays européens ont connus une alternance depuis 2008. En 2008, Nicolas Sarkozy a perdu son principal argument pour valoriser la politique, la puissance de l’argent dans un fonctionnement dirigé par un dogme ultralibéral à son apogée dans les années 90. La remise en cause du fonctionnement du capitalisme, qu’il a été capable de gérer, l’a privé de son avantage sur ses adversaires. Ainsi, la cause de l’alternance politique en 2012 apparaît d’abord économique. Les nombreux débats autres qu’économiques ne peuvent pas cacher que la défaite du président français est d’abord celles des ultralibéraux. Par défaut, il s’est senti obligé de se concentrer sur une stratégie mêlant arguments conservateurs, reprises de discours xénophobes et identitaires, divisions et contrôle social, pression sur la justice et astuces du libéralisme. La population est quant à elle, est resté aussi très sensible au critère du chômage. A partir de 2008 ce qui a été dénoncé, par les associations, telles qu’Attac, c’est une crise systémique et globale, financière, sociale, et écologique. Ce qui est maintenant en cause, c’est le modèle de la croissance à terme bloqué par les limites écologiques planétaires. L’idée de décroissance a donc fait son chemin, en dehors des petits cercles militants. En période électorale, par contre, ce point a été victime d’un oubli, chaque candidat valorisant des solutions compréhensibles facilement et à courts terme à l’échelle d’une présidence, en sous-évaluant les contraintes à long terme. Alors que la pollution de l’environnement est devenue une priorité, alors que l’écologie politique a pris une place importante dans des choix majeurs, par exemple sur l’énergie, et a des conséquences maintenant directes dans le quotidien, par exemple dans les constructions ou le transport, son poids dans le combat électoral de 2012 a été paradoxalement minoré. Au-delà des élections, d’autres notions font florès comme, par exemple, la possibilité de sortir d’une conception extractiviste de l’économie mondiale.

Depuis l’explosion dans les années 90 des votes du Front National en France, le très vieil « inconscient » colonial raciste a envahi le paysage politique, et principalement autour de la présidentielle. Le Front National est historiquement associé aux guerres de décolonisation, particulièrement aux traumatismes de la guerre d’Algérie, et les liens du parti avec des personnalités et des groupuscules fascistes ont été très dénoncés. Jean Marie Le Pen fût d’abord connu pour avoir torturé en Algérie. Pourtant son parti s’est imposé malgré le dégoût qu’il provoque. La contrainte de satisfaire une droite extrémiste raciste gangrène maintenant des stratégies des conservateurs et libéraux, elle a permis à Chirac en 2002 de se faire réélire sans autre débat. En 2007, Sarkozy, dont les capacités de à mener une campagne sont remarquables, a gagné contre un Parti Socialiste doutant encore de lui-même après la période mitterrandienne, en remettant en valeur les thèmes du FN. La focalisation touche la question de l’immigration et des sans-papiers mais aussi la volonté d’imposer des règles sécuritaires pour contrer un sentiment d’ « insécurité », très fortement augmenté par les media d’une manière imitant la relation media-pouvoir aux Etats-Unis. Cette politique, revalorisant la police, a réussi à atteindre certains objectifs louables mais elle a été aussi trop instrumentalisée. Sarkozy et ses collaborateurs, dont Guéant, en première ligne, ont repris les thématiques frontistes pour essayer d’absorber l’électorat, et finalement, c’est un système de vase communiquant bidirectionnel qui s’est créé, liant désormais l’Union pour une Majorité Présidentielle avec le Front National. En 2012, ce parti mène un double jeu, indignant par ses surenchères ou au contraire inversant les rôles en collant aux idées de l’UMP. Le président français a greffé une manipulation de l’opinion autour des questions d’identités religieuses, alors que la pratique catholique devenait moins importante dans la vie d’une majorité de la population, jouant dangereusement avec l’islamophobie. Depuis 20 ans, les socialistes, n’ont pas su réagir correctement à l’irruption des questions identitaires et sécuritaires, parce qu’ils étaient eux-mêmes traversées de contradictions, marqués par les compromissions de la Françafrique, eux-mêmes héritiers d’une mentalité coloniale depuis plus d’un siècle, bien que renouvelant leurs cadres et repoussant cet héritage malsain. Sarkozy est devenu le spécialiste de la création de divisions et de clivages actifs électoralement, pratiquant une politique de création d’ « ennemi à l’intérieur » du pays, en référence à des techniques militaires néocoloniales. Il a associé sentiment d’insécurité, racisme inassumé et xénophobie d’état. C’était déjà l’état pendant la IIIe république qui avait volontairement formé l’esprit raciste pour pouvoir disposer de gestionnaire de son empire[1], à l’époque ou l’identité française n’est pas encore bien établie dans toutes les régions du territoire métropolitain. Depuis, l’inconscient colonial raciste empêche une vision critique. Le scandale, qui ne scandalise toujours pas, des milliers de noyés du visa Balladur-Pasqua aux Comores, en constitue la meilleure preuve.

En atteignant un niveau de débat abusivement simplifié, un rapport de force avec une grande partie des ‘sphères intellectuelles’, ne pouvait qu’apparaître. Les grandes figures ont disparus. On se souvient péniblement de l’époque de ces grands noms, brouillé par les souvenirs d’une troublante omniprésence marxiste. La réaction contre les dégâts du marxisme n’a pas été favorable aux intellectuels. Les égarements et les déceptions des 2 présidences de Mitterrand avaient aussi éloigné les « intellectuels » de la politique. La prégnance de la régression des années Sarkozy ont finalement sorti de sa léthargie cette nébuleuse pensante éloignée des projecteurs. Elle a pris le temps pour s’organiser, et l’a fait avec précautions, parfois par les réseaux professionnels, parfois avec l’aide des associations déjà existantes, parfois en recréant de nouvelles organisations. Ainsi, l’Appel des Appel[2] a fini par regrouper un grand nombre de groupes tous révoltés par l’état des relations entre leur profession et l’état. La société continue globalement de se dépolitiser : les investissements dans les activités politiques dans les partis ou les associations se font rares, la consommation et l’individualisme occupent le terrain, la mesure monétaire envahi tous les champs, la solidarité diminue. Pourtant, la gravité de la crise intellectuelle a fini par provoquer une réaction de rejet des décisions politiques qui aggravaient constamment la situation, créaient des cercles vicieux enfermant les acteurs confrontés comme gestionnaires appliqués dans leur secteur à des aberrations au niveau de la direction des activités, en particulier dans les services publics. Les journalistes ont progressivement repris de l’autonomie dans le sens d’une véritable déontologie. Le développement des activités sur internet, par ailleurs très appauvrissant pour cette profession,  a permis le démarrage de media très autonomes et critiques, tels Mediapart qui, très rapidement, est devenu une référence du journalisme d’investigation, très impliqué dans la dénonciation du flux des affaires. C’est dans la justice que le conflit avec le gouvernement s’est le plus exprimé, il a atteint un paroxysme quand Sarkozy a évoqué l’idée saugrenue de supprimer le juge d’instruction. Les affaires de corruption n’ont pas été plus nombreuses que dans le passé : dans les années 90 déjà, les affaires Elf, des financements des partis politiques, des appels d’offres d’Ile-de-France, avaient déjà provoqué des remous et un début de sursaut, mais dans ces dernières années, jamais la volonté d’empêcher la justice d’instruire n’avait été aussi perceptible.

Plus de 40 ans après 1968, la société française continue d’évoluer. Les mentalités continuent de changer. Le rapport au travail se transforme, se diversifie. Des métiers disparaissent quand d’autres apparaissent. L’identification à des classes sociales diminue. Depuis plus d’un siècle, la religion n’en finit pas de disparaître. Les technologies ont profondément modifié les comportements, et cela s’est accéléré depuis l’arrivée d’internet dans les années 2000. Une compréhension des rapports humains se développent dans la sphère privée qui n’a pas rapport avec les structures politiques. Le resserrement autour de la famille et de l’individu accompagne une dépolitisation. La liberté de pensée augmente et la solidarité est moins présente. Une ouverture d’esprit et une tolérance se révèle en contrepoint des angoisses identitaires. La consommation occupe et une partie de cette consommation est plus responsable. Certaines personnes sont plus sensibles au lien entre qualité du comportement individuel et enjeu politique globaux, que ce soit au niveau écologique, économique, ou dans d’autres domaines. Le macho-sexisme et le patriarcat recule doucement. Le rééquilibrage sous l’effet d’une féminisation s’accomplit sans heurs, et, par exemple, la simple mais symbolique suppression du mot « mademoiselle » des documents officiels décidée récemment est passé inaperçue. Les grandes villes attirent toutes les attentions, le monde rural est en crise d’identité durable, se sentant disqualifiée, ce qui le pousse sans doute vers des réactions agressives et défensives. Les banlieues révèlent cette même peur de l’abandon, même quand les activités s’y multiplient. Cette évolution constante, très marquée maintenant par le poids des technologies dans le quotidien, signale une capacité d’adaptation qui va au-delà de la capacité de compréhension d’un univers politique quand il se sclérose, comme ce fût le cas ces dernières années.

Au-delà d’un bilan au niveau politique, se posent des questions de fonctionnement des institutions et de valeur d’une constitution. Un équilibre s’est maintenu pour protéger les institutions. Le parlement français a été victime de la prépondérance de la présidence et la dernière législature a accentué le phénomène. L’impression a été que l’essentiel se décidait ailleurs et que l’Assemblée Nationale devait suivre un mouvement qu’elle ne dirigeait pas, par exemple par de nouvelles lois sécuritaires, très souvent répressives, plus pour une question d’image que pour une efficacité réelle. Nombreuses furent les lois votées ensuite refusées par le Conseil Constitutionnel. Les élections de 2012 ont orientés les questions vers autre chose que la représentativité, mais les législatives avec le scrutin majoritaire à 2 tours poussent à la confrontation entre deux grands partis et étouffent les voix secondaires, qui peuvent enrichir le débat. Un scrutin avec une part de proportionnel permettrait de faire entrer au parlement une part de député qui représenteraient les idées de la population. Ce débat avait surtout disparu du fait du poids du Front National. Un autre point concernant la représentativité est rarement évoqué, celui de la question du découpage électoral – la question ne concerne pas que le Togo –, avantageux pour le parti le plus conservateur du fait de la sur-représentativité des campagnes par rapport aux grandes villes. Le sénat est encore plus remis en cause pour cette même raison. Des partis minoritaires, surtout le Front de Gauche, souhaitent passer à une VIe république. Ce qui est principalement souligné, c’est que la Ve république, qui avait été imposée en 1958 à la limite du coup d’état en période d’influence militaire forte, en prenant le contrepied de la IVe a soumis le parlement au président. Des propositions sont donc faites à propos du statut du chef de l’état, des nominations, de la discussion de la politique gouvernementale au parlement, de son contrôle, du cumul des mandats, de la proportionnelle dans le mode de scrutin législatif, de l’indépendance de la Justice, de l’audiovisuel public, etc.. Certaines propositions pourraient devenir effectives, et moderniser vers un partage de pouvoir, plus de pragmatisme, une rationalité organisationnelle, plus encore que des principes idéologiques.

La manière de gouverner du président sortant restera dans les mémoires comme le symptôme d’un nouveau disfonctionnement structurel, et d’une incapacité à faire face à des enjeux qui auront grandit trop vite et demandé trop d’efforts d’adaptation. L’euphorie ultralibérale juste après la fin de la guerre froide a abouti sur une crise du capitalisme qui se confronte à ses limites, en particulier sur le long terme. La réaction régressive n’a cessé d’augmenté dans certaines catégories de population française à la fois inquiètes et désireuses de préserver des avantages sans prendre de responsabilités. La réaction de rejet à ce laisser-aller est évidente, non pas tant par la quantité que par la qualité des personnes exprimant le refus de voir perdurer un pourrissement. Le président nouvellement élu, n’est pas attendu sur son rôle de moteur mais sur sa capacité à faire fonctionner correctement un système qui possède de nombreuses sources de créativité. Comme l’état français et la société sont cependant composés de nombreuses parties qui ne joueront pas le jeu, des blocages continueront d’advenir. Heureusement, on peut s’attendre à une baisse des tensions internes. En politique étrangère, qui concerne en premier lieu le continent africain, comme pour le reste, une normalisation démocratique et une modernisation suivra sans doute la dernière période marquée par une impossibilité de dépasser le poids d’un passé françafricain tumultueux. Cette transformation de la politique française paraîtra toujours trop lente pour les démocrates et bâtisseurs d’un état de droit, aux prises avec les affres aliénantes des dictatures. Il sera toujours possible d’essayer de l’aider à s’accélérer.

Régis Marzin, 8 mai 2012, article publié dans Tribune d’Afrique du 11 mai 2012


[1] La République impériale, Politique et racisme d’Etat, Olivier Le Cour Grandmaison, 2009, http://www.reseau-terra.eu/article883.html

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