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France – Mali / Sahel : rapport de l’Assemblée Nationale française

11 mai 2012

France – Mali / Sahel : un rapport de l’Assemblée Nationale française de dernière minute

 Régis Marzin, 8 mai 2012,  article publié dans Tribune d’Afrique du 11 mai 2012

Pendant la législature 2007-2012, l’Assemblée Nationale française n’a pas brillé par son engagement sur la politique étrangère, qu’elle a laissée à la responsabilité du chef de l’état et de son gouvernement, suivant en cela les inclinations de la constitution, malgré les améliorations à partir de fin 2010 suite aux scandales révélés par les « révolutions » d’Afrique du Nord. Après la date de fin de travaux initialement prévue du 24 février, les députés ont joué les prolongations et la Commission des Affaires Etrangères a sorti le 6 mars, un jour avant la clôture finale, un rapport qui est passé presque inaperçu : « Rapport d’information sur la situation sécuritaire dans les pays de la zone sahélienne » présenté par les députés Henri Plagnol (Union pour la Majorité Présidentielle) et Francois Loncle (Parti Socialiste)[1]. Le président de la commission Axel Poniatowski a conclu le débat sur ce rapport en précisant que « La Commission aura ainsi, sous la treizième législature, publié trois rapports sur l’Afrique ». L’autre rapport notable était le Rapport d’information du 17 décembre 2008 sur « La politique de la France en Afrique »[2]. Ce nouveau travail très détaillé sur les menaces terroristes type AQMI, signé des adversaires PS et UMP, ce qui est remarquable, est sérieusement rédigé, documenté, dans un style qui s’éloigne enfin de la langue de bois et de l’autocensure en atmosphère françafricaine, pour arriver à une approche scientifique. Il est important par l’enjeu et son contenu même, s’il eu peu d’impact à sa sortie au moment d’une dégradation rapide de la situation au Mali.

Sans noter tous les points intéressants du rapport, il est aussi possible de se pencher sur les motivations et le contexte. La logique est quasi-exclusivement militaire et sécuritaire et orienté vers les intérêts français. Il est patent que l’existence des dictatures n’est pas prise en compte et que les enjeux de la démocratisation à l’échelle continentale sont négligés. La leçon de l’Afrique du Nord n’est toujours pas admise, et les députés, a priori surtout ceux de l’UMP, ne souhaitent pas se contredire. Ainsi, les députés français ne suivent pas les progrès du Parlement Européen qui depuis la mi-2011 a discuté de manière approfondie du lien entre démocratie et développement.[3] Il n’y a pas de différences de faites dans ce rapport entre les états dictatoriaux et les états démocratiques comme cela se lit à propos de la coopération militaire (p69-70), ou dans les explications sur la Mauritanie dont le coup d’état de 2008 a été soutenu par le gouvernement français pour une question de lutte contre AQMI. Aussi, le rapport reste dans une logique néocoloniale malgré les efforts faits pour s’en éloigner : le rôle antiterroriste de l’armée française est vu comme la suite de la collaboration avec les dictatures qui ne dit pas son nom. Dans cette logique, et s’il ne se ressaisit pas, le PS pourrait être entrainé par la logique anti-terroriste a ne pas vouloir rompre avec le fonctionnement systémique de soutiens aux dictatures en Afrique, surtout dans ses aspects militaires pourtant structurants. C’est sans doute aussi ainsi, que l’on devine que l’armée française semble se préparer à rester auprès des dictateurs une fois le PS au pouvoir, sans bilan critique douloureux du passé. Pourtant la lutte anti-terroriste si essentielle prendrait plus de force si elle était réalisée sans l’être aux dépends de la démocratisation à l’échelle nationale et continentale, et ce type de rapport ne présente donc pas une vision équilibrée. Cela concerne en particulier la Mauritanie, dont le président a cherché une légitimé suite à un coup d’état militaire et électoral et le Burkina Faso, dont la diplomatie est de nouveau très active au Mali.

Il y a des détails qui en disent beaucoup sur l’hypocrisie qui découle d’un compromis dans une vision fortement axée militaire et sécuritaire qui intègre sans le renier l’historique françafricain : le Togo n’est ainsi pas cité dans les pays de trafic de drogue (p86, [4]), alors que le pays figure en bonne place sur une carte un peu plus haut (p26). Le Togo est justement un pays ou l’armée française est présente, et l’existence d’une école militaire avec des coopérants français est signalée dans ce pays (p70). Quant le rapport parle d’articuler stratégie de sécurité et de développement, c’est alors que l’absence de réflexion sur la démocratisation est le plus criant, surtout dans la partie sur l’Aide Publique au Développement. La question de la « gouvernance » et des « institutions » est finalement renvoyée vers l’Union Européenne[5]. Du fait de ce renvoie des questions gênantes vers l’UE, la position qui se voudrait forte est paradoxale et sera rapidement caduque.

Si ce rapport a des points faibles, c’est d’abord un rapport solide et utile, ce qui est en soit remarquable pour un travail de l’Assemblée Nationale sur l’international pendant cette législature. On y devine une volonté de continuité dans la politique étrangère en cas d’alternance politique, avec, malheureusement, par défaut, des intérêts français considérés comme unique priorité, sans aucune vision politique à long terme qui associerait la lutte anti-terroriste à une politique de développement et de démocratisation. Il est vrai qu’un travail plus ambitieux ne pouvait pas se faire en dernière minute et n’aurait pas permis de rassurer l’armée française sur son devenir. Il faudra attendre encore un peu pour voir des signaux plus forts de changement de paradigme de la politique africaine française.

Régis Marzin, 8 mai 2012,  article publié dans Tribune d’Afrique du 11 mai 2012


[3] Rapport du 6 juin 2011 sur les politiques extérieures de l’UE en faveur de la démocratisation de la Commission des affaires étrangères : http://www.europarl.europa.eu/sides/getDoc.do?type=REPORT&reference=A7-2011-0231&language=FR;

Recommandation du Parlement européen du 2 février 2012 à l’intention du Conseil contenant une proposition de recommandation du Parlement européen à l’intention du Conseil sur la définition d’une politique cohérente vis-à-vis des régimes autoritaires

http://www.europarl.europa.eu/sides/getDoc.do?pubRef=-//EP//TEXT+TA+P7-TA-2012-0018+0+DOC+XML+V0//FR

[4] P86 : « C’est l’Afrique de l’ouest qui est la porte d’entrée des multiples trafics qui minent aujourd’hui le Sahel. Ce sont la Guinée-Bissau, la Gambie, le Liberia et la Sierra Leone qui sont ici en première ligne »

[5] p88-89 et en conclusion

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